Une tendance dans le cinéma actuel, soulignée par les Cahiers du Cinéma, se trouve dans le choix de plusieurs réalisateurs de s'intéresser d'une façon bien particulière à des singularités isolées en matière de personnages, plutôt que de produire des liens scénaristiques forts entre eux. Déjà signalé : un certain désintérêt pour la ligne droite scénaristique (CDC n°604, "Décomptes du cinéma (avatars et mésaventures de la fiction)", E. Burdeau) et un regain du cinéma d'apparence "gazeuse", "flottant à la manière d'un nuage radioactif" (CDC n°610, "Masses nuageuses", H. Aubron).
Ce nouvel état du cinéma, que E Burdeau se propose de nommer "subtilisation", la trilogie adolescente de Gus Van Sant en a rendu le plus exactement compte. Amorcée en 2002 avec "Gerry" (expérience du nouveau siècle donc), cette trilogie filme les errances d'adolescents dans le désert, puis dans un lycée et enfin dans une villa et son parc. Dans "Elephant" et "Last Days", la caméra de GVS suit les ados au gré des méandres de leurs pérégrinations. Exemplairement dans le "Elephant", les lycéens sont filmés tels qu'on ne les a sans doute jamais vus au cinéma et encore moins à la télévision : comme des électrons libres. Masses légères, qui se croisent, se frottent, s'évitent, rentrent ou sortent de l'établissement selon les obligations ou l'humeur. La caméra du cinéaste suit l'un, puis l'autre, revient au précédent dans un somptueux ballet d'images avouant à demi-mot l'impossibilité pour GVS de raconter une histoire "à l'ancienne" avec ces personnages-là. Non pas qu'ils échappent à la linéarité d'un scénario pour cause d'une trop grande complexité dans l'écriture de leurs rôles, bien au contraire ils portent sur eux la lourdeur de tous les stéréotypes du genre - le film est tout à fait similaire aux deux autres, on se souvient notamment dans "Last Days" de la mère de Blake qui demande entre quatre yeux à son fils s'il n'en a pas marre de représenter tous les clichés de la rock attitude. Alors où cela cloche-t-il ? Si ces "nouveaux" personnages sont assez facilement caractérisables, quelles genre de difficultés peuvent-ils générer pour se voir présentés comme cela vaporeux à l'écran ?
C'est que, lestés de leurs masses clichés, il semblerait pourtant que les adolescents de GVS, comme ceux de Hou Hsiao Hsien ou de Jia Zhang-ke, forment un nuage diffus dont-ils seraient les particules bien trop étalées, dispersées pour être ramenés dans le giron d'une droite de régression scénaristique. Exit le groupe, la bande adolescente, sans doute un peu datée, des films de Larry Clark. Que font GVS ou HHH ? Avant tout, ils captent les trajectoires changeantes (parcourues à pieds pour le premier et en deux-roues pour le second) de leurs protagonistes. Poids du cliché désignant l'individu, mais dans le même temps promptitude de celui-ci à se délester face au spectateur en faisant appel à son corps, le changeant très régulièrement de position dans l'espace. Ces réalisateurs, dans l'ère de l'enfermement, préfèrent filmer littéralement, en longs plans séquences, les mouvements errants de leurs personnages plutôt que de les filmer prisonniers des plans routiniers d'une histoire bien carrée. Il est affirmé que le mouvement seul provoque déjà entre individus un tel déséquilibre, qu'ils ne sauraient s'agglutiner et filer droit sur le chemin d'une fiction classique. Instables, ils ont la capacité, et en éprouve généralement le besoin, de se resserrer sur leurs proches aussi vite qu'ils peuvent s'en écarter. Cela signifie-t-il pour autant une absence de lien durable entre les individus ? Pas tout à fait. Il y a certes un individualisme forcené en action chez les personnages de tous ces films, coefficient aggravant d'isolement voire de désoeuvrement (GVS toujours). Mais la bifurcation des trajectoires individuelles est aussi, bien souvent, décrite comme étant conséquence de la réception d'un SMS ("The World"), d'un mail ("Closer, Entre adultes consentants") ou d'un appel portable. Composants du cinéma subtil, ces "nouveaux" moyens de communication unissent par défaut, à distance, comme en leurs temps les lettres écrites sur le papier ainsi que nous le rappelle HHH dans son beau "Three Times" qui se déploie sur trois époques. JM