jeudi, mars 13, 2008

Il y a, un pays lointain


Le "pays lointain" du titre original est l'endroit, la ville des chercheurs d'or nommée Dawson, où se rendent Jeff, Ben et les autres. Mais ce pays-là, c'est aussi l'en-soi, le pays le plus loin et le plus proche, le lieu crevassé où se cristallise l'être et à la rencontre duquel tous ces personnages vont partir ensemble. Les personnages de la caravane vont découvrir qu'il faut, pour franchir l'en-soi de l'autre, parcourir des régions qui menacent d'un vacillement, voire d'un affaissement, de son propre en-soi dont les limites cherchent sans cesse à repousser la compréhension d'autrui. "Je suis un aventurier" n'est pas une trop mauvaise traduction française pour le titre du film, "Je est un aventurier" serait plus sympathique encore, rendant, en l'universalisant, son "je" propre à chacun des participants de l'aventure, plutôt qu'au seul Jeff.

En effet, "The Far Country" est un film d'apprentissage pour tous les personnages embarqués dans l'aventure, et pas seulement pour le héros mannien par excellence, Jeff, joué par l'incontournable James Stewart. On peut dire, pour autant, que l'apprentissage n'aura jamais vraiment lieu pour quiconque, chacun restant à la fin du film cloisonné dans ce qu'il était déjà au début mais l'essentiel est que chacun aura tenté d'entre apercevoir l'autre, quand bien même il sera en butte à quelque chose qui est étranger à lui-même, lui révélant sa propre singularité d'être. Seul Jeff change, décide finalement d'intervenir pour sauver la communauté, ce qu'il refusait de faire jusqu'alors, cependant seulement parce que les hommes de Ganon ont tué son ami Ben (plus importante est le rôle de son action en tant que déclencheur de l'émancipation de la population locale), puis tombe dans les bras de Ronda qu'il avait toujours repoussé gentiment, mais ce geste semble s'opérer pour lui comme une fatalité sous la pression de la communauté qui l'enserre. Très souvent les personnages ne comprennent pas ce qui est en train de se dérouler devant eux ou bien de leur arriver, à eux. Mann organise leurs relations comme un incessant, et magnifique, ballet d'incompréhensions qui les poussent vers la stupéfaction. Ainsi, Jeff ne comprend pas pourquoi Ronda s'accroche à lui, Ronda amoureuse ne comprend pas pourquoi Jeff fait peu de cas d'elle malgré ses avances (elle le fascine absolument mais il n'est pas amoureux d'elle), Renée ne comprend pas les rapports très complexes entre Ronda et Jeff (tout ceci va, bien sûr, plus loin que la simple jalousie dont parle Ronda. Renée, profondément humaniste et proche de la collectivité, ne peut comprendre que Jeff la rejette pour s'intéresser à Ronda car elle déteste tout ce que représente le type de femme qu'est Ronda, et pas seulement en tant qu'elle est sa rivale en amour. Pour Renée, l'amour exclusif n'est pas, l'amour "individuel" est inséparable de l'amour pour son prochain), Rube ne comprend pas pourquoi Jeff s'interpose quand il veut faire son travail de sheriff, et ainsi de suite... Pris dans la valse des sentiments, l'entendement humain résiste et s'escrime à tenter de déchiffrer, en vain, la nuit des forces qui font agir l'autre.

Mais enfin, chez Mann, l'autre est aussi le reflet de soi-même, et l'aventurier Jeff qui évite la société découvre estomaqué en la fréquentant de plus près, ce que son propre comportement individualiste peut entraîner de pire exercé au sein de celle-ci (Gannon et Ronda). L'individualisme de Jeff est un individualisme qui rejette sa propre responsabilité dans les actes d'autrui. Il veut vivre son individualisme loin de la société, de façon libertaire (il est certain que, dès qu'il est au contact de quelqu'un d'autre, même ses amis, il ne peut pas s'adapter à eux). Tandis que Ronda, elle aussi d'un individualisme forcené, veut en revanche le vivre au sein de la société, de manière "libérale". Son individualisme est de type capitalistique, il s'agit pour elle de faire du profit, quitte à ignorer la souffrance des autres qui n'ont qu'à oser faire pareil. L'un a besoin de la société à tout prix, quand l'autre cherche autant que possible à l'éviter. JM

mercredi, mars 05, 2008

La mémoire, un film.

"Il se tenait dehors, devant la porte. Une journée limpide. De temps en temps, un petit tourbillon de vent. La mémoire. En play-back il regarda un corbeau s'élever vers les montagnes, porté par le vent, s'élevant peu à peu, de manière familière et continue, puis par saccades, des étapes d'ascension rapide sans le moindre effort, semblant dépasser les limites du possible dans le monde physique - par des transitions imperceptibles qui obligeaient l'observateur à s'interroger sur les segments manquants d'espace ou de temps.
Les grands oiseaux qui s'envolaient n'étaient pas seuls à vivre là sans aucune référence à un sens des distances. Tout au moins était-ce là ce qu'imaginait Selvy. Il avait un jour échangé des regards, à trois mètres, avec un faucon à queue rouge qui s'était posé sur une souche, en bordure d'un ranch abandonné, à une trentaine de kilomètres d'ici, lors d'un exercice à vraies munitions. Voilà comment il en était venu à croire en la beauté transcendante des prédateurs." Don DeLillo, "Chien Galeux", P241.

















Photographie d'une mouette en vol, plaque du fusil photographique, E.-J. Marey, 1882.


"Chaque fois qu'on a considéré le temps par rapport au mouvement, chaque fois qu'on l'a défini comme la mesure du mouvement, on a découvert deux aspects du temps qui sont des chronosignes : d'une part le temps comme tout, comme grand cercle ou spirale, qui recueille l'ensemble du mouvement dans l'univers ; d'autre part le temps comme intervalle, qui marque la plus petite unité de mouvement ou d'action. Le temps comme tout, l'ensemble du mouvement dans l'univers, c'est l'oiseau qui plane et ne cesse pas d'agrandir son cercle. Mais l'unité numérique du mouvement, c'est le battement d'aile, l'intervalle entre deux mouvements ou deux actions qui ne cesse de devenir plus petit. Le temps comme intervalle est le présent variable accéléré, et le temps comme tout est la spirale ouverte aux deux bouts, l'immensité du passé et du futur. Infiniment dilaté, le présent deviendrait le tout lui-même ; infiniment contracté, le tout passerait dans l'intervalle. Ce qui naît du montage ou de la composition des images-mouvement, c'est l'Idée, cette image indirecte du temps ; le tout qui enroule et déroule l'ensemble des parties dans le célèbre berceau d'"Intolérance", et l'intervalle entre actions qui devient de plus en plus petit dans le montage accéléré des courses." G. Deleuze, "L'Image-Mouvement", P49-50.