mercredi, janvier 23, 2008

Suite de mes notes à propos de "Finding Forrester".

"Il existe ce que l'on appelle l'attitude pendant l'orage. Quand on est pris sous une averse soudaine, on peut, soit courir le plus vite possible, soit s'élancer pour s'abriter sous les avancées des toits des maisons qui bordent le chemin. De toutes façons on sera mouillé.

Si on se préparait auparavant mentalement, à l'idée d'être trempé, on serait en fin de compte fort peut contrarié à l'arrivée de la pluie.

On peut appliquer ce principe avec profit dans toutes les situations."
"Hagakure"


C'est au détour de "Finding Forrester", en arrière-plan, discrètement, au cours de ce qui n'est qu'un banal plan de jonction entre deux lieux familiers de Jamal (l'appartement de Forrester et le gymnase), que brûle le feu dans le film de Gus Van Sant. L'apparente banalité du lieu filmique où réside le foyer de ce feu, ce plan devant lequel on se dit après coup que l'on aurait sans doute pu passer à côté, tel Jamal qui déambule dans la rue sans se préoccuper de la voiture qui brûle non loin de lui et que nous, spectateurs, apercevons seulement en arrière-plan, révèle la quotidienneté de cet évènement fumigène.

Une voiture brûle, la nuit, dans le Bronx mais le cinéaste passe, laisse glisser son travelling dans la foulée de Jamal. Il ne cherche pas à retenir l'attention sur cet évènement mais suggérer plutôt très simplement la banalité de celui-ci en le reléguant en second plan. Nul premier plan ici pour le feu, contrairement aux films évoqués récemment dans ce que l'on pourrait appeler notre généalogie du feu chez Gus Van Sant. Le cinéaste veut aller ailleurs, plus loin, et pour ce faire doit suivre le jeune homme plutôt que de rester près de ce triste feu dont personne ne parait faire cas. L'arrivée d'une voiture de police par la gauche du plan roulant à faible vitesse et qui passe à côté de Jamal tous gyrophares allumés va susciter un bref ralenti de la part de GVS qui dilate ainsi dans le temps le comportement de Jamal au passage de la voiture de patrouille - pour les spectateurs, des deux voitures même, car c'est au moment précis où les policiers atteignent le garçon que nous apparaît précisément la voiture en feu sur la droite, dont nous ne percevions jusqu'alors que la fumée. En évitant tout contre-champ conventionnel sur le comportement des policiers (Jamal soutient-il un regard accusateur ou une provocation de leur part se situant dans le hors champ ?), en se polarisant sur le comportement de Jamal, GVS ne brise, ne brûle, pas seulement une règle hollywoodienne, il retourne surtout en menace permanente la présence policière toujours là quelque part, slow mo', hors champ, risquant de faire basculer le destin du personnage.

Mais la séquence n'est pas tout à fait terminée. S'il on parle beaucoup de feu à propos des derniers films du réalisateur, celui-ci est rarement séparable de l'eau. Jamal continue de marcher sur le bitume tandis que se met à tomber une averse, le garçon ne change pas le rythme de sa marche, il ne semble guère plus s'en préoccuper que le feu précédent, tout juste rabat-il sa capuche sur sa tête. On se souvient que dans "Taxi Driver", la dérive fascisante de Travis Bickle le conduisait à attendre une pluie sacrée nettoyant les rues new-yorkaises de tous ses délinquants. Ici, la pluie de GVS n'est pas une pluie qui nettoie en charriant dans les caniveaux de la ville la délinquance ou les actes qui en émanent jusqu'aux égouts. La pluie éteint certes naturellement le feu causé par quelques pyromanes, mais elle tombe surtout sur Jamal telle maintes regards de la société qu'il rencontre sur son chemin, ces regards qu'il connaître trop bien et que certains personnages du film lui lancent parfois avec l'intention de le couler.


"Souviens-toi que les professeurs amèrement désappointés sont soit très efficaces, soit très dangereux"
William Forester à Jamal

mercredi, janvier 16, 2008

A la rencontre du "point de vue"

Peut-on tenter de déplacer un peu la question, ancienne, originelle même, du point de vue au cinéma ? On appelle généralement "point de vue" au cinéma, la manière préméditée avec laquelle un cinéaste entreprend de filmer une chose. Qu'est-ce, ici, que la "manière" ? On peut répondre, d'un point de vue purement technique, et c'est alors une généralité, que cette "manière" se constitue d'un lieu (celui de la position de la caméra, mobile ou pas, d'où filmera le cinéaste). Au-delà de la technique, d'un autre point de vue, la "manière" est aussi la façon de penser ce lieu.

Toutefois, ainsi que le suggère l'expression communément employée, il faut bien distinguer l'"art" et la "manière", et en matière de cinéma, l'art c'est Gus Van Sant. C'est offrir aux spectateurs, comme dans "Finding Forrester", une conception remarquable et très particulière du point de vue que je tenterai de décrire autant que faire se peut ci-dessous, encore sous l'emprise du moment où elle m'atteignit avec l'évidence et l'intensité des belles choses de l'esprit.

Gus Van Sant nous amène vers la fin du film, devant les images du match de basket-ball crucial pour Jamal, à épouser des points de vue multiples de personnages présents lors du match, plus le point de vue d'un absent : William Forrester, l'écrivain mentor du jeune écrivain-joueur Jamal. L'ami Serge Daney avait différencié, dans l'un de ses nombreux textes, le cinéma du point de vue unique, le cinéma du double point de vue et le cinéma à n points de vue ("finalement le plus grand" concluait-il). Peut-être pour le film de Gus Van Sant, plus particulièrement pour cette scène-ci, pourrions-nous évoquer un cinéma à n+1 points de vue.

La mise en scène dramatise l'instant où tout va basculer. Nous regardons Jamal tirer alors que sont insérés de courts plans des différentes personnes qui le regardent des gradins (sa famille, le professeur Crawford, son entraîneur, sa copine et son père, ses copains de classe, etc). Nous sommes ainsi amenés à envisager les dernières minutes du match d'une multitude de points de vue convergeant tous vers Jamal.

Si plusieurs des plans de coupe sont présentés comme émanant du regard de Jamal, c'est que le point de vue de Jamal lui-même est proéminent. Ce sont ses coups d'œil dans les gradins qui nous donnent à sentir la multitude des points de vue, et par conséquent la dramaturgie de la scène, dans la mesure où tous ces regards qui l'observent incarnent ce qui pèse sur lui à ce moment déterminant, et en particulier le dilemme qui l'occupe : faire exprès de perdre ou essayer de gagner.

William Forrester regarde aussi le match chez lui, sur ses écrans de télévision, mais nous ne le savons pas avant le coup de sifflet final, après que le suspense soit retombé et le dernier panier raté par Jamal. Toutefois le point de vue spectral de Forrester plane sur cette scène. Le génie de Gus Van Sant est, et ce bien avant les points de vues-trajectoires éclairés se recoupant des adolescents du lycée d'"Elephant", dans cet art de faire se cumuler points de vue "explicites" et point de vue "implicite" à l'intérieur d'un même moment de cinéma. Car, oui, Forrester aka "Window" est bien là, pas en tant que tel, mais quelque chose de lui est là dans notre regard à cet instant important pour Jamal. Ce quelque chose que Gus Van Sant a pris le temps de faire monter progressivement à la surface de son film, c'est l'âme ("the soul" pour reprendre le terme précis du poème 'The Raven' de Poe cité ailleurs) de l'écrivain. La soudaine dilatation du temps lors des deux tirs de Jamal fait prendre conscience aux spectateurs du film de la taille de l'enjeu de l'évènement auquel participe Jamal, mais tout autant de la relative insignifiance de celui-ci, s'il on se place du point de vue de Forrester hanté par ses fantômes. Il y a, contenu dans cet instant de temps suspendu, dualisme entre le suspense et la "critique", la relativisation de l'enjeu de ce suspense. "Tout ceci a-t-il un sens ?" Voici ce qu'a glissé subrepticement l'écrivain écossais dans notre regard. JM

vendredi, janvier 04, 2008

Mon Top 10 pour l'année 2007




















(4/4) "Still Life" /Jia Zhang-ke/Chine/2007
(4/4) "Paranoid Park" /G. Van Sant/USA/2007
(4/4) "Alexandra" /A. Sokourov/Russie/2007
(4/4) (2) "INLAND EMPIRE" /D. Lynch/USA/2007
(4/4) "Syndromes and a Century" /A. Weerasethakul/Thaïland/2007
(3/4) "Loft" /K. Kurosawa/Japon/2007
(3/4) (2) "Les Amours D'Astrée Et Céladon" /E. Rohmer/France/2007
(3/4) "Ne Touchez Pas A la Hache" /J. Rivette/France/2007
(3/4) "Belle Toujours" /M. De Oliveira/Portugal/2007
(3/4) "Election 1 & 2" /J. To/HongKong/2007

puis :

(2/4) "Le Prestige De La mort" /L. Moullet/France/2007
(2/4) "La Question Humaine" /N. Klotz/France/2007
(2/4) "Raisons D'Etat" /R. De Niro/USA/2007
(2/4) "Steak" /Q. Dupieux/France/2007
(2/4) "Exilé" /J. To/Hong-Kong/2007
(2/4) "L'Homme Sans Age" /F. F. Coppola/USA/2007
(2/4) "Boulevard De La Mort" /Q. Tarantino/USA/2007

(1/4) "Tout Est Pardonné" /Mia Hansen-Love/France/2007
(1/4) "La Traversée Du Temps" /M. Hosoda/Japon/2007
(1/4) "Très Bien, Merci" /E. Cuau/France/2007
(1/4) "12h08 à l'est de Bucarest" /C. Porumboiu/Roumanie/2007
(1/4) "Naissance Des Pieuvres" /C. Sciamma/France/2007
(1/4) "La Légende De Beowulf" /R. Zemeckis/USA/2007
(1/4) "Planète Terreur" /R. Rodriguez/USA/2007
(1/4) "Day Night Day Night" /J. Loktev/USA/2007
(1/4) "Pars Vite Et Reviens Tard" /R. Wargnier/France/2007
(1/4) "Hot Fuzz" /E. Wright/USA/2007
(1/4) "Bug" /W. Friedkin/USA/2007
(1/4) (2) "Ratatouille" /B. Bird/USA/2007
(1/4) "Ecrire Pour Exister" /R. Lagravenese/USA/2007
(1/4) "La Graine Et Le Mulet" /A. Kechiche/France/2007
(1/4) "L'Heure Zéro" /P. Thomas/France/2007
(1/4) "Les Contes De Terremer" /G. Miyasaki/Japon/2007
(1/4) "Eastern Promise" /D. Cronenberg/USA/2007

(0/4) "Zodiac" /D. Fincher/USA/2007
(0/4) "Il Etait Une Fois" /K. Lima/USA/2007
(0/4) "Harry Potter Et L'Ordre Du Phénix" /D. Yates/USA/2007
(0/4) "Une Vieille Maîtresse" /C. Breillat/France/2007
(0/4) "Material Girls" /M. Coolidge/USA/2007
(0/4) "Hyper-Tension" /M.Neveldine/USA/2007
(0/4) "Die Hard 4" /L. Wiseman/USA/2007
(0/4) "La Vengeance Dans La Peau" /P. Greengrass/USA/2007
(0/4) "Idiocracy" /M. Judge/USA/2007
(0/4) "Golden Door" /E. Crialese/Italie/2007
(0/4) "Apocalypto" /M. Gibson/USA/2007
(0/4) "American Gangster" /R. Scott/USA/2007

Et vous ?!