Pommes de discorde
Deux ans avant de faire un saut en Europe afin de filmer "Berlin Express" pour la RKO dans les décombres du Berlin d'après-guerre partagé entre les alliés, Jacques Tourneur tourne un western : "Canyon Passage" (1946). Si le titre du film laisse croire aux spectateurs qu'ils auront le droit à la sempiternelle attaque sur la cavalerie des indiens perchés au sommet du canyon, filmés en contre-plongée, il n'en sera rien : comme à l'accoutumée, Tourneur sait détourner toutes les attentes, pulvériser génialement les stéréotypes des genres qu'il aborde. Plein de malice, le cinéaste va jusqu'à faire raconter cet épisode par un personnage du film plutôt que de le montrer : "l'armée passe le canyon au peigne fin. Ils vont tomber dans une embuscade ou je ne connais pas le style des indiens."
"Canyon Passage" aborde, comme "Berlin Express", le thème du partage de la terre qui était particulièrement d'actualité à l'époque, du découpage de Berlin par les alliés après-guerre au partage de la Palestine pour la création d'un Etat juif par l'ONU en 47.
Tourneur, suggère à plusieurs reprises que la nature est le refuge des indiens, qu'ils habitent naturellement la terre où se déroule le film : qu'on pense à l'apparition de cet indien chevauchant à grande vitesse sur une monture non sellée au cœur de la forêt que Lucy et Mr Stuart observent cachés derrière un buisson, à ces femmes indiennes se baignant dans les eaux limpides d'une rivière ou encore à cet indien si haut perché à la cime d'un grand arbre. Ceci est nécessaire pour approcher, sans hypocrisie dans la représentation, le fait que les colons s'accaparent bien les clairières appartenant aux indiens pour y construire leurs petits nids d'amour. Leur raison est simple : "il faut bien vivre aussi" ainsi que l'affirme un des blancs aux indiens dans cette scène remarquable et très attendue de la rencontre entre la communauté des blancs et celle de indiens.
Comme bien souvent chez Tourneur, le rôle clé de la séquence est donné à un personnage "secondaire", ici le musicien qui aime à flâner dans le village, jouer de la guitare pour occuper son temps. C'est lui qui, perché sur la diligence, observe le premier la présence des indiens en retrait de la fête du mariage, lui qui par bonté d'âme propose d'échanger la jarre de whisky contre un panier de pommes lorsque les indiens demandent l'alcool en contrepartie de la puissance des colons à s'accaparer leurs terres, lui enfin, dont les valeurs humanistes semblent avérées, qui est témoin d'un évènement traduisant la simple apparence de la conciliation finale. C'est souvent là que Tourneur emporte notre adhésion, lorsque l'on croit qu'une séquence est terminée, il y ajoute parfois un petit élément qui vient faire basculer toutes les certitudes que l'on pensait alors acquises avec elle. Ainsi, lorsque un indien s'approche du musicien, et sous ses yeux médusés lui prend sa guitare des mains, il la regarde avec intérêt et d'un seul coup arrache brutalement les cordes puis la laisse tomber à terre avant de se retourner et rejoindre tranquillement les siens dans la forêt. Le paternalisme ne jouera pas.
Cette séquence révèle que Tourneur est loin d'être cet humaniste bon teint qui croit et veut laisser croire qu'on fera passer un lopin de terre volée en échange de quelques pommes. Il sait que celles-ci ne représentent qu'un pis-aller pour les indiens, aucune harmonie (pour employer un terme musical) durable ne peut être trouvée, d'où cette fin de scène, d'où la menace, sous-jacente, permanente, de la présence des indiens tout au long du film.
"Canyon Passage", malgré sa résolution amoureuse en forme de happy-end plutôt ridicule, est un des films de Tourneur les plus sombres que je connaisse. Le réalisateur semble parfois rejoindre, quand on ne s'y attend pas, le point de vue d'un de ses personnages qui "emmerde l'humanité", affirmant que "tout est humide et froid, qu'il n'y a plus de chaleur nulle part." JM
Deux ans avant de faire un saut en Europe afin de filmer "Berlin Express" pour la RKO dans les décombres du Berlin d'après-guerre partagé entre les alliés, Jacques Tourneur tourne un western : "Canyon Passage" (1946). Si le titre du film laisse croire aux spectateurs qu'ils auront le droit à la sempiternelle attaque sur la cavalerie des indiens perchés au sommet du canyon, filmés en contre-plongée, il n'en sera rien : comme à l'accoutumée, Tourneur sait détourner toutes les attentes, pulvériser génialement les stéréotypes des genres qu'il aborde. Plein de malice, le cinéaste va jusqu'à faire raconter cet épisode par un personnage du film plutôt que de le montrer : "l'armée passe le canyon au peigne fin. Ils vont tomber dans une embuscade ou je ne connais pas le style des indiens."
"Canyon Passage" aborde, comme "Berlin Express", le thème du partage de la terre qui était particulièrement d'actualité à l'époque, du découpage de Berlin par les alliés après-guerre au partage de la Palestine pour la création d'un Etat juif par l'ONU en 47.
Tourneur, suggère à plusieurs reprises que la nature est le refuge des indiens, qu'ils habitent naturellement la terre où se déroule le film : qu'on pense à l'apparition de cet indien chevauchant à grande vitesse sur une monture non sellée au cœur de la forêt que Lucy et Mr Stuart observent cachés derrière un buisson, à ces femmes indiennes se baignant dans les eaux limpides d'une rivière ou encore à cet indien si haut perché à la cime d'un grand arbre. Ceci est nécessaire pour approcher, sans hypocrisie dans la représentation, le fait que les colons s'accaparent bien les clairières appartenant aux indiens pour y construire leurs petits nids d'amour. Leur raison est simple : "il faut bien vivre aussi" ainsi que l'affirme un des blancs aux indiens dans cette scène remarquable et très attendue de la rencontre entre la communauté des blancs et celle de indiens.
Comme bien souvent chez Tourneur, le rôle clé de la séquence est donné à un personnage "secondaire", ici le musicien qui aime à flâner dans le village, jouer de la guitare pour occuper son temps. C'est lui qui, perché sur la diligence, observe le premier la présence des indiens en retrait de la fête du mariage, lui qui par bonté d'âme propose d'échanger la jarre de whisky contre un panier de pommes lorsque les indiens demandent l'alcool en contrepartie de la puissance des colons à s'accaparer leurs terres, lui enfin, dont les valeurs humanistes semblent avérées, qui est témoin d'un évènement traduisant la simple apparence de la conciliation finale. C'est souvent là que Tourneur emporte notre adhésion, lorsque l'on croit qu'une séquence est terminée, il y ajoute parfois un petit élément qui vient faire basculer toutes les certitudes que l'on pensait alors acquises avec elle. Ainsi, lorsque un indien s'approche du musicien, et sous ses yeux médusés lui prend sa guitare des mains, il la regarde avec intérêt et d'un seul coup arrache brutalement les cordes puis la laisse tomber à terre avant de se retourner et rejoindre tranquillement les siens dans la forêt. Le paternalisme ne jouera pas.
Cette séquence révèle que Tourneur est loin d'être cet humaniste bon teint qui croit et veut laisser croire qu'on fera passer un lopin de terre volée en échange de quelques pommes. Il sait que celles-ci ne représentent qu'un pis-aller pour les indiens, aucune harmonie (pour employer un terme musical) durable ne peut être trouvée, d'où cette fin de scène, d'où la menace, sous-jacente, permanente, de la présence des indiens tout au long du film.
"Canyon Passage", malgré sa résolution amoureuse en forme de happy-end plutôt ridicule, est un des films de Tourneur les plus sombres que je connaisse. Le réalisateur semble parfois rejoindre, quand on ne s'y attend pas, le point de vue d'un de ses personnages qui "emmerde l'humanité", affirmant que "tout est humide et froid, qu'il n'y a plus de chaleur nulle part." JM


