vendredi, juillet 27, 2007

Pommes de discorde

Deux ans avant de faire un saut en Europe afin de filmer "Berlin Express" pour la RKO dans les décombres du Berlin d'après-guerre partagé entre les alliés, Jacques Tourneur tourne un western : "Canyon Passage" (1946). Si le titre du film laisse croire aux spectateurs qu'ils auront le droit à la sempiternelle attaque sur la cavalerie des indiens perchés au sommet du canyon, filmés en contre-plongée, il n'en sera rien : comme à l'accoutumée, Tourneur sait détourner toutes les attentes, pulvériser génialement les stéréotypes des genres qu'il aborde. Plein de malice, le cinéaste va jusqu'à faire raconter cet épisode par un personnage du film plutôt que de le montrer : "l'armée passe le canyon au peigne fin. Ils vont tomber dans une embuscade ou je ne connais pas le style des indiens."

"Canyon Passage" aborde, comme "Berlin Express", le thème du partage de la terre qui était particulièrement d'actualité à l'époque, du découpage de Berlin par les alliés après-guerre au partage de la Palestine pour la création d'un Etat juif par l'ONU en 47.

Tourneur, suggère à plusieurs reprises que la nature est le refuge des indiens, qu'ils habitent naturellement la terre où se déroule le film : qu'on pense à l'apparition de cet indien chevauchant à grande vitesse sur une monture non sellée au cœur de la forêt que Lucy et Mr Stuart observent cachés derrière un buisson, à ces femmes indiennes se baignant dans les eaux limpides d'une rivière ou encore à cet indien si haut perché à la cime d'un grand arbre. Ceci est nécessaire pour approcher, sans hypocrisie dans la représentation, le fait que les colons s'accaparent bien les clairières appartenant aux indiens pour y construire leurs petits nids d'amour. Leur raison est simple : "il faut bien vivre aussi" ainsi que l'affirme un des blancs aux indiens dans cette scène remarquable et très attendue de la rencontre entre la communauté des blancs et celle de indiens.

Comme bien souvent chez Tourneur, le rôle clé de la séquence est donné à un personnage "secondaire", ici le musicien qui aime à flâner dans le village, jouer de la guitare pour occuper son temps. C'est lui qui, perché sur la diligence, observe le premier la présence des indiens en retrait de la fête du mariage, lui qui par bonté d'âme propose d'échanger la jarre de whisky contre un panier de pommes lorsque les indiens demandent l'alcool en contrepartie de la puissance des colons à s'accaparer leurs terres, lui enfin, dont les valeurs humanistes semblent avérées, qui est témoin d'un évènement traduisant la simple apparence de la conciliation finale. C'est souvent là que Tourneur emporte notre adhésion, lorsque l'on croit qu'une séquence est terminée, il y ajoute parfois un petit élément qui vient faire basculer toutes les certitudes que l'on pensait alors acquises avec elle. Ainsi, lorsque un indien s'approche du musicien, et sous ses yeux médusés lui prend sa guitare des mains, il la regarde avec intérêt et d'un seul coup arrache brutalement les cordes puis la laisse tomber à terre avant de se retourner et rejoindre tranquillement les siens dans la forêt. Le paternalisme ne jouera pas.

Cette séquence révèle que Tourneur est loin d'être cet humaniste bon teint qui croit et veut laisser croire qu'on fera passer un lopin de terre volée en échange de quelques pommes. Il sait que celles-ci ne représentent qu'un pis-aller pour les indiens, aucune harmonie (pour employer un terme musical) durable ne peut être trouvée, d'où cette fin de scène, d'où la menace, sous-jacente, permanente, de la présence des indiens tout au long du film.

"Canyon Passage", malgré sa résolution amoureuse en forme de happy-end plutôt ridicule, est un des films de Tourneur les plus sombres que je connaisse. Le réalisateur semble parfois rejoindre, quand on ne s'y attend pas, le point de vue d'un de ses personnages qui "emmerde l'humanité", affirmant que "tout est humide et froid, qu'il n'y a plus de chaleur nulle part." JM


mercredi, juillet 25, 2007

Un voyage à Paris














"Escaliers"
, A. Rodtchenko, 1930 (exposition "La révolution dans l'oeil").









"?", F. Morellet, 2007 (exposition "Blow-up 1952-2007, Quand j'étais petit je ne faisais pas grand")


















Visite guidée improvisée aux Cahiers du Cinéma. Une photo sur l'escalier, parait-il mythique, par Laurent Laborie.

mardi, juillet 03, 2007

Ritournelles américaines

"Death Proof"/Q. Tarentino/2007

Dans le long plan-séquence épousant la discussion du groupe de filles autour d'une table de drive-in, le jeu de Zoé lorsque Kim parle, est intéressant, il est de l'ordre de la "répétition". Elle répète, en sourdine, ou accompagne plusieurs fois les propos de sa copine, comme si elle les connaissait d'avance par cœur (notamment lorsque Kim explique de façon tout à fait rationnelle pourquoi un couteau c'est moins bien qu'un flingue pour se défendre ou lorsqu'elle signale une différence entre un film et son remake avec Angelina Jolie). Mais de quelle répétition s'agit-il ? De celle qui se joue, dans la parole, entre deux amies qui connaissent par cœur le discours de l'autre, mot à mot, ou de celle de l'actrice Zoe Bell qui a appris dans les moindres détails (disons, comme au théâtre) les dialogues de sa partenaire (peut-être dans une nécessité technique de bon accomplissement de ce long plan-séquence, demandant à chacune de connaître toute la scène, ce qui n'est pas nécessaire avec l'emploi du champ, contre-champ) ?

Tarantino revient un peu plus tard sur cette notion de "répétition". Toujours dans le cadre d'un échange verbal entre Kim et Zoé. C'est la scène où Zoé essaye de convaincre Kim de jouer à "figurehead". Kim répète alors à Zoé les propos que celle-ci avait tenu la dernière fois qu'elles y avaient joué en Nouvelle-Zélande. Mais Zoé, par un sophisme (ses paroles qu'elle s'entend répéter par Kim avaient été prononcé dans un autre lieu que celui où elle se trouve au moment de la discussion), parvient à convaincre son amie que la répétition de ses propos est ici caduque. Zoé, se proposant réduite en esclave de Kim, aura définitivement raison des dernières réserves de son ancienne partenaire pour jouer à "figurehead" …

"Zodiac"/D. Fincher/2007

Dans Zodiac, vous l'aurez sans nul doute tous reconnu, Fincher utilise les premières notes de musique du morceau de Marvin Gaye "Inner City Blues (make me wanna holler)" (reprisent plus tard par Jimmy Jay pour le morceau "Armand Est Mort" d'MC Solaar) pour accompagner la séquence de construction accélérée de la Transamerica Tower. Dans cette séquence de nuit, exercice de style numérique, un travelling vertical suit l'ascension de la célèbre tour modélisée par les ordinateurs.

"Dah, dah, dah, dah
dah, dah, dah, dah, dah, dah, dah
Dah, dah, dah, dah
Dah, dah, dah, dah, dah, dah, dah
Dah, dah, dah
Rockets, moon shots
Spend it on the have nots
Money, we make it
Fore we see it you take it
Oh, make you wanna holler
The way they do my life
Make me wanna holler
The way they do my life
This ain't livin', This ain't livin'
No, no baby, this ain't livin'
No, no, no
Inflation no chance
To increase finance
Bills pile up sky high
Send that boy off to die
Make me wanna holler
The way they do my life
Make me wanna holler
The way they do my life
Dah, dah, dah
Dah, dah, dah
Hang ups, let downs
Bad breaks, set backs
Natural fact is
I can't pay my taxes
Oh, make me wanna holler
And throw up both my hands
Yea, it makes me wanna holler
And throw up both my hands
Crime is increasing
Trigger happy policing
Panic is spreading
God know where we're heading
Oh, make me wanna holler
They don't understand
Dah, dah, dah
Dah, dah, dah
Dah, dah, dah
Mother, mother
Everybody thinks we're wrong
Who are they to judge us
Simply cause we wear our hair long"

Le choix de cette musique (sans les paroles, je crois me souvenir ?) me semble particulièrement ambigu : faut-il la recevoir comme simple musique d'ambiance (dans ce cas elle parait tout particulièrement mal choisie dans la mesure où Marvin Gaye chante dans cette chanson le blues des déshérités, des laissés pour compte de l'Amérique condamnés à croupir au pieds des grands buildings financiers comme la Transamerica Tower) ou laisse-t-elle planer discrètement une critique de la société capitaliste dont les buildings bâtis à l'époque forment la partie la plus visible de son érection (ce qui ne semble pas beaucoup préoccuper Fincher par ailleurs dans le film, et qui contredit plutôt les images "complaisantes" de la tour s'érigeant dans le ciel de Frisco), ou les deux à la fois ? JM