Renaissance
Dans sa récente critique de "Still Life" (Cahiers Du Cinéma #622), Emmanuel Burdeau revenait sur une "spectralité" qui serait propre au nouveau support numérique. Travail du deuil d'un "ancien" monde par le "nouveau" ? Je ne sais pas, mais il semble parfaitement concevable d'associer les propos du critique (en particulier le beau cri qui émane du coeur de son texte : "Science-fiction ici bas") à ceux tenus par Maurice Pialat à propos des premiers films Lumière qui ont tant marqué le cinéaste. Pourquoi ? Parce que le numérique, dans certains cas, signe bien un retour par la grâce aux premiers films. Sur un des murs du Hangar Du Premier Film à l'Institut Lumière de Lyon, on peut lire cette citation de Maurice Pialat imprimée noir sur blanc :
"Ils sont nombreux, dans l’histoire du cinéma, les exemples d’échappées où, tout d’un coup, on sent qu’on tient quelque chose d’extraordinaire... le plus beau, c’est Lumière. C’est même plus important que le fait qu’il ait inventé la projection. Parce que là, il y a... oui... une forme de miracle. Lumière, comme réaliste, c’est le champion toutes catégories. Eh bien, moi, je trouve pourtant que les films de Lumière, c’est du fantastique. C’est curieux, parce que ce fantastique-là, qui devrait être dans tous les films, ne s’est pas retrouvé après. Il s’est fatigué, il s’est usé, car ensuite, tout a été truqué. Le cinéma de Lumière montre la vie comme on ne l’avait jamais vue. (...) Lumière, ce n’est pas réaliste, c’est du domaine du miracle. Et c’est pourtant la réalité pour la première fois. Après, il y a une ingénuité, une pureté qui s’est perdue."
Dans cette même ville de Lyon, se tenait dernièrement le festival Shadows du cinéma indépendant chinois. Dans une vieille salle de quartier à peine retapée, à deux pas du quartier chinois, les spectateurs ont pu découvrir un certain nombre de films récents (2004-2006) réalisés à l'aide de mini-DV par des cinéastes chinois indépendants. Le temps d'un week-end, là, à l'Elysée, une manière neuve d'aborder le cinéma a fait revivre les vieux fauteuils éventrés grenats, les escaliers latéraux qui mènent au balcon, les planchers qui craquent, les locaux parfumés d'une légère odeur rance. Good morning Shadows Inn.
La sélection a parfaitement illustré les propos qu'a tenu Jean-Michel Frodon lors de sa venue à l'Institut Lumière en fin d'année dernière pour présenter son livre tentant un premier bilan cinéma/mondialisation/numérique. Celui-ci affirmait en effet que la révolution du cinéma numérique était justement en train d'avoir lieu en Chine. Quelques noms célèbres traversèrent alors les esprits dans l'assistance : Jia Zhang-ke pour son "The World" bien sûr, et peut-être aussi Wang Bing pour "A L'Ouest Des Rails". Mais avec le festival Shadows, c'est tout un pan du nouveau cinéma chinois à peu près méconnu de tous ici, qui s'est dévoilé et laisse parfois incroyablement enthousiaste. Prenons un exemple, à mon sens le plus éblouissant parmi les films programmés que je pus voir : "Walk In The Dark", un documentaire sidérant d'intelligence réalisé par Li Xiaofeng.
Immédiatement, il est apparent que Li Xiaofeng ne considère pas l'outil DV, contrairement à une tendance couramment répandue, comme le nouveau joujou high-tech qui permet de faire gigoter les images à gogo. Même s'il redéfinie sans arrêt, grâce aux atouts de la caméra DV, les espaces qu'il filme, il fait un usage relativement "classique" des mouvements de caméra (courts travellings, gros plans, plans fixes), filmer "à l'arraché" ne l'intéresse pas du tout et pourtant on peut sans aucun doute parler d'improvisation à propos de son film. L'enthousiasme du cinéaste ne se traduit pas à l'écran par un recours outrancier et puéril au nouvel outil utilisé pour filmer. C'est au contraire très "simplement", dans la beauté de chaque plan qu'il enregistre en toute sérénité, que l'artiste laisse éclater sa raison d'être (un artiste) devant les yeux médusés des spectateurs, ce désir immense de filmer qui est à l'origine de son travail, et sa joie de pouvoir le faire qui ne peut qu'être perçue.
Il y a, bien sûr, d'abord l'importance, la force du témoignage de Bao, aveugle, et de sa fille adoptive Mingming mentalement déficiente. Mais que serait ce documentaire si un autre que Li Xiaofeng, moins sensible à l'environnement qu'il enregistre, était aux commandes ? Il est assez simple de le deviner : cela donnerait un mauvais reportage comme la télévision française, par exemple, sait en produire dix à la douzaine. Au détour de l'image d'un chat qui joue dans un sac en plastique, d'un arbre perdant ses feuilles vertes sous les bourrasques de vent, ou d'une séance appliquée de maquillage at home, inévitablement on pense à certains films intimistes tournés par les frères Lumière, parfois en famille. Il y a pour Li Xiaofeng, absolument présente et frappante, cette envie, cette nécessité de "montrer la vie comme on ne l'a jamais vue" qu'évoquait Pialat à propos des Lumière. Oui, c'est ça, comme on ne l'avait jamais vue. La vie dans l'exiguïté du petit appartement que Mingming partage avec sa maman à Pékin.
Variation des cadrages (sobres mais inédits) qui mettent un point d'honneur à ne jamais oublier ni Bao ni Mingming lors des discussions entre les deux, gros plans resserrés sur les visages ou quelques autres parties magnifiquement sensuelles du corps en intérieur, sur les pieds ou les roues de vélo en mouvement en extérieur... Li Xiaofeng nous offre, équipé de sa DV, un regard sur le réel qui pourrait être celui de Bao si, par miracle, à nouveau elle pouvait recouvrer la vue qu'elle a perdu il y a de nombreuses années de cela. Oui, aux cris d'Emmanuel Burdeau et Maurice Pialat, il faut faire écho : ce nouveau cinéma est fantastique ! Il est d'aujourd'hui mais signale un retour de l'hier, des premiers jours, en ce sens il est effectivement incontestablement un "cinéma spectral" auquel il faut souhaiter longue sur-vie. Le versant effets spéciaux que propose le numérique peut, pour sa part, être envisagé comme un retour au cinéma bricolé à la Méliès (en ce qui concerne les films vus au festival, le très court-métrage "Factory College" de Huang Jianbo, pouvait venir illustrer cette piste).
A la fin du documentaire, on apprend que Mingming arrête l'école pour devenir "street performer" (mendiante en chantant) accompagnée d'un aveugle. L'avenir de la jeune fille semble suivre les pas de sa mère, elle rejoint le monde des spectres errants dans les rues de Pékin qu'un plan avait gravé plus tôt dans la mémoire des spectateurs : on y voyait subrepticement Bao, mendiant, dans le reflet de la vitre d'un camion qui démarrait et faisait disparaître l'image de la femme, laissant à la place, dans le plan, la foule des passants arpentant les rues, sans un regard pour la chanteuse aveugle et son partenaire. JM


