mardi, novembre 13, 2007

Mains au travail


Dans "Phantom Lady" (1944), signé Robert Siodmak, un tueur paranoïaque se sert de ses mains pour tuer, comme fait plus que le suggérer le titre du film en français : "Les Mains Qui Tuent". Je ne dévoile rien ou très peu en précisant que le tueur en question est Jack Marlow (Franchot Tone), un esthète qui se sert par ailleurs de ses mains pour "façonner la beauté dans un morceau d'argile", créer des sculptures inquiétantes habillées par la pénombre de son appartement où elles trônent.


Siodmak filme magnifiquement, à plusieurs reprises, les mains de Marlow, il les met en avant grâce, notamment, à des jeux de lumière qui orientent inéluctablement le regard des spectateurs vers celles-ci. Le même effet d'accentuation lumineuse est utilisé pour filmer les mains (qui vont incessamment tuer) de Marlow lorsqu'on le découvre à l'écran pour la première fois et, plus tard, en arrière plan, sur une sculpture représentant des mains lorsque Kansas (Ella Raines) se découvre piégée chez le tueur. Cette paire de mains blanches, ouvertes, semble dire "je dois tuer" - à l'opposé des célèbres mains "flirtant", appartenant à deux individus, de "La Cathédrale" de Rodin. La pensée contrariée, destructrice de Marlow, est toute entière exprimée dans ces mains qu'il a modelé à l'image de sa psyché.

Le monteur du film, Arthur Hilton, utilise lui aussi ses mains pour mettre bout à bout les morceaux de pellicule filmés par Siodmak. Il le fait non sans malin plaisir et un talent certain. Son travail consiste, au même titre que celui sur la lumière ou le cadre dans le film, à déstabiliser les spectateurs, générer du trouble. Disparitions (ou pas, quand on a bien été préparé à le croire avant) de personnages entre deux plans successifs, ou encore "escamotage" du geste retenu d'un des personnages dans un plan par un plan qui lui succède le gommant comme il en va dans la séquence dont je vais dire deux mots ici.













Marlow conduit et Kansas, dont les agissements commencent sérieusement à inquiéter Marlow, dort à ses côtés (1). Un gros plan révèle soudain que le tueur, probablement mu par l'intention de faire disparaître un chapeau compromettant que Kansas garde sur ses genoux, approche discrètement sa main de l'objet (2). Mais, alors même qu'il allait le toucher et s'en saisir, elle fait un geste et sort de son sommeil. Au plan de la main qui se rapproche, succède immédiatement un plan gommant le geste de retrait (mais aussi celui d'approche) de Marlow que l'on voit conduire comme si de rien n'était, impassible, les deux mains posées sur le volant, comme en (1), ainsi que Kansas qui se réveille en se relevant (3). De même, un peu plus tôt, le geste du barman qui semblait prêt à pousser la curieuse Kansas sous une rame de métro était brusquement interrompu par l'apparition du plan d'une femme qui arrivait sur le quai.













Pour finir, à mon tour de vous livrer un petit montage-photo tout bête, façon de vous dire qu'un fantôme féminin (différant de tous ceux du film) a plané au dessus de ma vision du film, celui de l'actrice Gene Tierney qui, seulement quelques mois après la sortie de "Phantom Lady", allait crever l'écran en "Laura" fantomatique chez Preminger. Troublant, isn't it ? JM