jeudi, novembre 15, 2007

Jia Zhang-ke (s')expose



La biennale 2007 d'art contemporain qui se tient actuellement à Lyon (jusqu'au 6 janvier 2008), accueille de manière surprenante dans l'un de ses lieux d'expositions (La Sucrière), deux films du cinéaste chinois Jia Zhang-Ke. "Plaisirs Inconnus" (2002) ainsi que "The World" (2005) passent en boucle sur l'écran d'une des salles équipée d'un certain nombre de sièges pour les spectateurs qui désirent s'arrêter devant ces films. L'initiative d'exposer de pareilles oeuvres dans le cadre d'une exposition d'art contemporain me parait assez périlleuse. Invité par l'écrivain Thomas Boutoux, c'est pourtant apparemment le cinéaste lui-même qui les a proposé pour sa participation à la biennale.

La première question qui vient à l'esprit est : pourquoi ceux-là et pas "Platform", "Still Life", "Xiao Wu" ou un de ses documentaires (dont la durée est plus courte que ses films) ? Les films étant présentés dépourvus de toute explication si ce n'est un vague texte publi-rédactionnel concernant leur réalisateur, on peut se laisser aller à toutes les hypothèses. Il est possible que Jia Zhang-Ke ait pioché deux films au hasard dans sa filmographie afin de donner un aperçu de son travail aux spectateurs qui passeront par la biennale. Ou, plus précisément, a-t-il sélectionné ces deux films parce qu'ils décrivent avec plus de justesse que ses précédents la situation de la Chine (et d'une partie du "monde") d'aujourd'hui, en proie à une société de consommation toujours en plein essor ? A la sortie de "The World", il affirmait aux Cahiers du Cinéma (#602) : "[..] Huit ans seulement se sont écoulés entre mon premier et mon nouveau film, c'est dire la vitesse de ces évolutions. Durant cette période, le contrôle idéologique a décliné de façon inversement proportionnelle au contrôle exercé par l'économie de marché. Les spectacles témoignent de ces changements : "Platform", c'est l'époque de la propagande révolutionnaire sur scène, puis des imitations de groupes de rock étrangers ; dans "Plaisirs Inconnus", c'est un show publicitaire ; dans "The World", un copié-collé des défilés haute couture de Milan ou Paris. C'est la même chose avec les haut-parleurs des rues, qu'on entend dans tous mes films. Avant ils passaient des slogans politiques, puis la publicité s'est immiscée et aujourd'hui ils ne font que vanter le mode de vie occidental. [..]" Une telle raison pour justifier ce choix est probable tant est frappant le constat, au gré de la visite, que ce type de société et les frictions qu'elle engendre, est critiqué toujours vigoureusement, mais rarement artistiquement de façon très nouvelle, dans nombre d'autres œuvres contemporaines présentées à la biennale cette année. Les films de Jia Zhang-Ke côtoient ainsi, par exemple, les grands totems indiens réalisés avec des sacs de golf du canadien Brian Jungen. De ce point de vue là, il est vrai que la présence des films de JZK est assez opportune.

Cependant on peut s'interroger sur le bien fondé d'un tel lieu pour projeter les grands films de fictions de JZK.

En effet, il est prévisible, étant donné le cadre de projection, et ceci est confirmé par la fréquentation du lieu un certain temps, que peu de spectateurs restent devant les films du cinéaste chinois et que, bien entendu, s'ils entrent dans les films, ce peut être à tout moment des long-métrages, rarement par le début. Si le cinéaste envisage réellement ainsi ses films, cela représente un improbable retournement dans l'idée que l'on pouvait se faire de ceux-ci jusqu'à présent. JZK lui-même n'affirmait-il pas aux Cahiers du Cinéma (dans le même entretien que cité précédemment) qu'il avait, entre autre, volontairement écrit une scène de "The World" qui fait écho à une scène du tout début du film ? Projeter les films de cinéma de JZK dans de telles conditions fait courir le risque de rompre l'agencement des blocs temporels qui les constituent, de détacher le fond du propos du cinéaste qui trouve subtilement sa "force" dans l'enchevêtrement continu des formes d'images (en particulier concernant "The World") et les histoires qui s'y déroulent, en n'en faisant que de simples objets artistiques qui n'ont pas grand-chose d'autre à communiquer que leur propre esthétique visuelle. Je le rappelle ici, JZK n'est jusqu'à présent, selon moi, ni un Kim Ki-Duk, un cinéaste roublard à l'esthétique "nouveau riche" surfant sur la mode occidentale actuelle pour le cinéma asiatique, ni un David Lynch dont le travail s'expose plus volontiers, construisant sciemment récemment des films dans lesquels on peut entrer et se perdre en de multiples endroits. Espérons que cette expérience muséale française n'est pas le signe avant-coureur d'un devenir forme-creuse du cinéma de JZK. L'avenir nous le dira. JM

PS : Je recommande vivement aux rares personnes de passage par ici la magnifique exposition qui se tient actuellement au Musée des Beaux-Arts de Lyon (jusqu'au 14 janvier) sous l'égide du philosophe Jean-Luc Nancy : "Le plaisir au dessin". J'y reviendrai probablement à l'occasion ; en attendant une petite citation trouvée à l'expo, pour le plaisir de faire le lien avec le texte posté précédemment sur mon blog :

"Je sens ma main glisser sur le papier. J'ai une image en tête mais les résultats me surprennent." Willem De Kooning.