Un cas d'école.
Ça se passe dans le premier film de Céline Sciamma, "Naissance Des Pieuvres", sorti cet été sur les écrans.
Le problème qui va être abordé ici est ancien, c'est celui du point de vue subjectif du cinéaste, de tout cinéaste. Toute personne qui décide un jour ou l'autre de se saisir d'une caméra et de filmer, a nécessairement déjà été confronté à ce problème : une prise de vue résulte toujours d'un certain nombre de choix, conscient ou pas. Un cinéaste digne de ce nom se doit de penser intelligemment ces choix-là. Cela parait bête à rappeler, et pourtant.
Je vais maintenant décrire une scène de "Naissance Des Pieuvres", ce qui se passe devant et derrière la caméra, afin de donner un exemple bien précis de ce que représente, à mon sens, un choix de prise de vue peu pertinente :
Un lent travelling latéral filme une équipe féminine de natation synchronisée. La caméra passe devant les nageuses positionnées debout contre un mur. Les nageuses sont en maillot, un bras pendant contre le corps, l'autre tendu verticalement vers le haut. Une nageuse, deux nageuses, trois nageuses, ainsi de suite jusqu'à la six ou septième. Nous comprenons alors, par une remarque venant du hors champ puis un mouvement de pivotement de la caméra, que le point de vue qui nous était offert jusqu'alors était très exactement celui de la personne de l'équipe chargée de vérifier l'épilation parfaite de ces demoiselles. Très exactement parce que ce mouvement de caméra "ciblé" et le choix d'un cadre très resserré sur l'équipe imposent aux spectateurs d'épouser le regard de la caméra (qui n'est autre que celui de la femme chargée de passer les aisselles de l'équipe en revue) et pas un autre. Si le point de vue offert à ce moment-là aux spectateurs ne parait pas du meilleur goût, il est renforcé par un effet de surprise final qui ne laisse aucun doute sur l'aspect réfléchi et donc d'autant plus regrettable d'un tel choix.
"Naissance Des Pieuvres" ne peut pas se relever d'un tel plan. Le regard intimiste (qu'il représente un autre "cas d'école" du cinéma français est un autre problème, on pourra lire ceci s'y rapportant) que la réalisatrice portait jusqu'alors sur ces jeunes filles, qu'elle voulait vraisemblablement nous faire partager, se transforme brusquement en un regard vulgaire et clinique auquel celui des spectateurs n'a d'autre choix que de s'identifier. Melle Sciamma, le film est à l'eau. JM
Ça se passe dans le premier film de Céline Sciamma, "Naissance Des Pieuvres", sorti cet été sur les écrans.
Le problème qui va être abordé ici est ancien, c'est celui du point de vue subjectif du cinéaste, de tout cinéaste. Toute personne qui décide un jour ou l'autre de se saisir d'une caméra et de filmer, a nécessairement déjà été confronté à ce problème : une prise de vue résulte toujours d'un certain nombre de choix, conscient ou pas. Un cinéaste digne de ce nom se doit de penser intelligemment ces choix-là. Cela parait bête à rappeler, et pourtant.
Je vais maintenant décrire une scène de "Naissance Des Pieuvres", ce qui se passe devant et derrière la caméra, afin de donner un exemple bien précis de ce que représente, à mon sens, un choix de prise de vue peu pertinente :
Un lent travelling latéral filme une équipe féminine de natation synchronisée. La caméra passe devant les nageuses positionnées debout contre un mur. Les nageuses sont en maillot, un bras pendant contre le corps, l'autre tendu verticalement vers le haut. Une nageuse, deux nageuses, trois nageuses, ainsi de suite jusqu'à la six ou septième. Nous comprenons alors, par une remarque venant du hors champ puis un mouvement de pivotement de la caméra, que le point de vue qui nous était offert jusqu'alors était très exactement celui de la personne de l'équipe chargée de vérifier l'épilation parfaite de ces demoiselles. Très exactement parce que ce mouvement de caméra "ciblé" et le choix d'un cadre très resserré sur l'équipe imposent aux spectateurs d'épouser le regard de la caméra (qui n'est autre que celui de la femme chargée de passer les aisselles de l'équipe en revue) et pas un autre. Si le point de vue offert à ce moment-là aux spectateurs ne parait pas du meilleur goût, il est renforcé par un effet de surprise final qui ne laisse aucun doute sur l'aspect réfléchi et donc d'autant plus regrettable d'un tel choix.
"Naissance Des Pieuvres" ne peut pas se relever d'un tel plan. Le regard intimiste (qu'il représente un autre "cas d'école" du cinéma français est un autre problème, on pourra lire ceci s'y rapportant) que la réalisatrice portait jusqu'alors sur ces jeunes filles, qu'elle voulait vraisemblablement nous faire partager, se transforme brusquement en un regard vulgaire et clinique auquel celui des spectateurs n'a d'autre choix que de s'identifier. Melle Sciamma, le film est à l'eau. JM
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