"Les Soeurs Fâchées" - Alexandra Leclère (France) - 2004


Avec "Les Sœurs Fâchées", Alexandra Leclère parvient à se maintenir subtilement en équilibre sur le mince fil tendu au-dessus de l'insondable nullité du gros des comédies françaises de ces dernières années. C'est justement par un louvoiement talentueux que le travail de la réalisatrice suscite ici un réel enthousiasme. Le film demande qu'on se penche un peu sur les raisons précaires mais précises, bien pensées par son auteur (au sens de l'écriture comme du filmage), pour lesquelles ça fonctionne.
On pourrait faire reposer la réussite du film sur la performance remarquable des actrices et des acteurs, ce serait sans doute partiellement vrai, mais toute la réussite du film ne tient pas à cela. Le tour de force d'A. Leclère est de parvenir à dépasser, et ceci sans arrêt et à tout point de vue, les facilités dans lesquelles s'enferment la plupart de ses homologues cinéastes lorsqu'ils se retrouvent derrière la caméra où devant les pages de leurs scénarios.
Vous pensiez, après les premières minutes, que le film allait se contenter mollement de nous rejouer le coup cliché des deux provinciales (celle sortie tout droit de sa campagne et la parvenue parisienne) ? Non, les caractères des deux sœurs sont bien au-delà de cela. Mais, pour autant, A. Leclère s'épargne autant que possible, et c'est tout à son honneur, tout psychologisme. Bien malin par exemple qui pourrait prétendre établir une chaîne de causes à conséquences comportementale dans le conflit qui oppose Martine (Isabelle Huppert) à son mari (François Berléand). C'est à partir d'une habile répartition des plans dans le film, jouant avec ce que l'on sait et ne sait pas de ce que savent ou ne savent pas, disent ou ne disent pas les personnages, que la réalisatrice parvient jusqu'au bout à "brouiller les pistes".
Il en va de même du clivage traditionnel lié à l'échelle sociale, qui, on le sait, est trop souvent dans le cinéma français le prétexte exécrable à une caricature grossière renvoyant lâchement chacun dos à dos. Dans "Les Sœurs Fâchées", aucun trait n'est forcé mais tout est pourtant là. Tout est là mais sans aucune évidence : Louise l'esthéticienne quitte son travail pour vaquer à sa nouvelle occupation, l'écriture ; quant à Martine qui n'a jamais eu à travailler de sa vie pour subvenir à ses besoins grâce à l'argent de son mari, elle pense désormais à trouver un boulot.
Faut-il continuer ? La gentillesse naturelle de Louise (Catherine Frot), qui d'abord attire toute la sympathie en face de la froideur de sa sœur, ne finit-elle pas par se retourner un peu contre elle, et Martine ne finit-elle pas par dégager un certain charme de son caractère à première vue détestable ? Il y a là semble-t-il, dans l'écriture même des personnages, quelque chose de typiquement "renoirien" que Jean Douchet décrivait encore très bien récemment au cours d'une de ses émissions de radio estivales à propos d'un des personnages féminins du cinéma de Renoir : Martine "est ridicule et pathétique, donc admirable".
Une scène entre autre, je crois, joue un rôle important dans le basculement du regard vis-à-vis de Martine et de sa soeur. Il s'agit de la scène où elles se retrouvent à regarder, par hasard, ensembles, un extrait du film de Demy, "Les Demoiselles De Rochefort" qui passe à la télévision. Relâchement total de Martine, elle n'est plus, exceptionnellement, sur la défensive. Les deux sœurs peuvent ainsi être prisent maintenant, simulant gaiement une gémellité absolument fausse mais salvatrice, dans le même plan, le même cadre, alors même qu'elles étaient confinées dans leurs champ, contre-champ télévisuels étriqués respectifs en début de film. Ce bref moment de complicité entre les deux femmes ne peut que laisser enthousiaste. Il place, pour un court instant, le cinéma (mais si l'on y prend garde, on constatera que d'autres formes d'arts jouent également un rôle important dans le film) dans la position du pan d'images qui, dans le noir, réconcilie (les deux sœurs entre elles, les spectateurs avec le personnage de Martine).
Réconciliation opérée par le cinéma, ni naïve, grâce à la fine exagération comique de la scène : les sœurs aux caractères incompatibles deviennent subitement identiques (on n'en demandait pas tant !), ni lourdingue et putassière comme dans le dernier film de Christophe Honoré. JM
Avec "Les Sœurs Fâchées", Alexandra Leclère parvient à se maintenir subtilement en équilibre sur le mince fil tendu au-dessus de l'insondable nullité du gros des comédies françaises de ces dernières années. C'est justement par un louvoiement talentueux que le travail de la réalisatrice suscite ici un réel enthousiasme. Le film demande qu'on se penche un peu sur les raisons précaires mais précises, bien pensées par son auteur (au sens de l'écriture comme du filmage), pour lesquelles ça fonctionne.
On pourrait faire reposer la réussite du film sur la performance remarquable des actrices et des acteurs, ce serait sans doute partiellement vrai, mais toute la réussite du film ne tient pas à cela. Le tour de force d'A. Leclère est de parvenir à dépasser, et ceci sans arrêt et à tout point de vue, les facilités dans lesquelles s'enferment la plupart de ses homologues cinéastes lorsqu'ils se retrouvent derrière la caméra où devant les pages de leurs scénarios.
Vous pensiez, après les premières minutes, que le film allait se contenter mollement de nous rejouer le coup cliché des deux provinciales (celle sortie tout droit de sa campagne et la parvenue parisienne) ? Non, les caractères des deux sœurs sont bien au-delà de cela. Mais, pour autant, A. Leclère s'épargne autant que possible, et c'est tout à son honneur, tout psychologisme. Bien malin par exemple qui pourrait prétendre établir une chaîne de causes à conséquences comportementale dans le conflit qui oppose Martine (Isabelle Huppert) à son mari (François Berléand). C'est à partir d'une habile répartition des plans dans le film, jouant avec ce que l'on sait et ne sait pas de ce que savent ou ne savent pas, disent ou ne disent pas les personnages, que la réalisatrice parvient jusqu'au bout à "brouiller les pistes".
Il en va de même du clivage traditionnel lié à l'échelle sociale, qui, on le sait, est trop souvent dans le cinéma français le prétexte exécrable à une caricature grossière renvoyant lâchement chacun dos à dos. Dans "Les Sœurs Fâchées", aucun trait n'est forcé mais tout est pourtant là. Tout est là mais sans aucune évidence : Louise l'esthéticienne quitte son travail pour vaquer à sa nouvelle occupation, l'écriture ; quant à Martine qui n'a jamais eu à travailler de sa vie pour subvenir à ses besoins grâce à l'argent de son mari, elle pense désormais à trouver un boulot.
Faut-il continuer ? La gentillesse naturelle de Louise (Catherine Frot), qui d'abord attire toute la sympathie en face de la froideur de sa sœur, ne finit-elle pas par se retourner un peu contre elle, et Martine ne finit-elle pas par dégager un certain charme de son caractère à première vue détestable ? Il y a là semble-t-il, dans l'écriture même des personnages, quelque chose de typiquement "renoirien" que Jean Douchet décrivait encore très bien récemment au cours d'une de ses émissions de radio estivales à propos d'un des personnages féminins du cinéma de Renoir : Martine "est ridicule et pathétique, donc admirable".
Une scène entre autre, je crois, joue un rôle important dans le basculement du regard vis-à-vis de Martine et de sa soeur. Il s'agit de la scène où elles se retrouvent à regarder, par hasard, ensembles, un extrait du film de Demy, "Les Demoiselles De Rochefort" qui passe à la télévision. Relâchement total de Martine, elle n'est plus, exceptionnellement, sur la défensive. Les deux sœurs peuvent ainsi être prisent maintenant, simulant gaiement une gémellité absolument fausse mais salvatrice, dans le même plan, le même cadre, alors même qu'elles étaient confinées dans leurs champ, contre-champ télévisuels étriqués respectifs en début de film. Ce bref moment de complicité entre les deux femmes ne peut que laisser enthousiaste. Il place, pour un court instant, le cinéma (mais si l'on y prend garde, on constatera que d'autres formes d'arts jouent également un rôle important dans le film) dans la position du pan d'images qui, dans le noir, réconcilie (les deux sœurs entre elles, les spectateurs avec le personnage de Martine).
Réconciliation opérée par le cinéma, ni naïve, grâce à la fine exagération comique de la scène : les sœurs aux caractères incompatibles deviennent subitement identiques (on n'en demandait pas tant !), ni lourdingue et putassière comme dans le dernier film de Christophe Honoré. JM
0 commentaires:
Enregistrer un commentaire