Vu à la télé 5 - "La prise de l'Elysée", Serge Moati, 2007
La prise des téléspectateurs
"J’aurais voulu me prélasser, entre divan et télé, mais y’a la sueur qui coule, et les idées qui dérangent. La sueur noie les idées, et je reste un peu lassé… Mais bientôt une vague me saoule, m’aspire, me noie, me démange… Le monde s’est laissé régler, les foules sont apprivoisées." ("Ma saleté d'espérance", Rocé)
Un jour seulement après le résultat des élections présidentielles, Monsieur Serge Moati a rendu (restons polie) sa copie aux télévisions du service public. En-tête : "La prise de l'Elysée". Un titre qui évoque forcément le travail de Roberto Rossellini pour l'ORTF dans les années 60 autour de "la prise de pouvoir de Louis XIV". Mais voilà Moati n'est pas Rossellini. Il a, certes, rendu à ses supérieurs une excellente copie, mais aux téléspectateurs un peu attentifs, il a remis celle d'un cancre.
Moati travaille pour la télévision en place et en prend acte en donnant à son enquête la forme d'un vaste zapping réalisé à la va-vite, linéaire dans le temps, mais dans lequel tout ce vaut et rien n'a finalement vraiment d'importance. "La prise de l'Elysée" est un vaste salmigondis d'images rabotées de meetings, de messes basses, de confidences faites à la caméra, montées sans aucune réflexion sérieuse. Ce document ne produit absolument rien, il rejoue simplement, en l'enflant un peu plus, le grand show qui a présidé à la même télévision durant toute la campagne électorale (jusqu'au suspense final, déjà insupportable en direct). Le pire, bien entendu, et là Moati fait très fort, est que dans ce système du coq à l'âne, personne n'aura jamais la parole et la possibilité de s'exprimer véritablement devant la caméra. Sans doute, est-ce en usant de ce type de procédé biaisé que son émission se veut la plus "égalitaire" qui soit. Le mot d'ordre télévisuel de la campagne présidentielle "tout le monde aura le même temps de parole" devient "personne n'aura réellement un temps de parole". C'est la toute puissance de l'abrutissant kaléidoscope des images qui visuellement choquent, amusent ou émeuvent mais ne donnent surtout jamais à réfléchir. A peine est-on ému par le merle chanteur Le Pen, que l'on nous demande de pleurer sur la défaite de Ségolène Royal dont les images sont accompagnées de la musique triste qui va avec. Mais on ne doit pas, en même temps, ne pas se réjouir de la grande victoire populaire de Sarkozy, nouveau patron de Moati. Les clichés, même s'ils sont fugaces, vont bon train : une jeune fille de gauche un peu paumée, un nazillon dans les rangs du FN, une militante UMP au discours crasse, des français d'origine étrangère muets devant les politiques, ainsi de suite. Il serait mal venu de considérer que le journaliste néglige tel ou tel candidat pour favoriser tel autre : il omet purement et simplement de s'intéresser à tout ceux qui n'ont, pour lui et pour les sondages, qu'une chance infime d'atterrir sur le "podium".
Moati termine son émission sur les images d'une maison dont les habitants ferment les volets à la tombée de la nuit. Il va se coucher et range sa caméra au moment où tout commence, où les personnes un peu sérieuses doivent enfin se réveiller pour traquer les endormeurs professionnels de téléspectateurs dans un pays où la nouvelle présidence risque fort d'être extrêmement magouilleuse avec ses médias. Moati peut aller dormir avec le sentiment faux du travail bien accompli, d'autres vont prendre la relève, j'en suis sûr, loin de la télévision, parce que nourris d'exigences plus nobles que les siennes. JM
La prise des téléspectateurs
"J’aurais voulu me prélasser, entre divan et télé, mais y’a la sueur qui coule, et les idées qui dérangent. La sueur noie les idées, et je reste un peu lassé… Mais bientôt une vague me saoule, m’aspire, me noie, me démange… Le monde s’est laissé régler, les foules sont apprivoisées." ("Ma saleté d'espérance", Rocé)
Un jour seulement après le résultat des élections présidentielles, Monsieur Serge Moati a rendu (restons polie) sa copie aux télévisions du service public. En-tête : "La prise de l'Elysée". Un titre qui évoque forcément le travail de Roberto Rossellini pour l'ORTF dans les années 60 autour de "la prise de pouvoir de Louis XIV". Mais voilà Moati n'est pas Rossellini. Il a, certes, rendu à ses supérieurs une excellente copie, mais aux téléspectateurs un peu attentifs, il a remis celle d'un cancre.
Moati travaille pour la télévision en place et en prend acte en donnant à son enquête la forme d'un vaste zapping réalisé à la va-vite, linéaire dans le temps, mais dans lequel tout ce vaut et rien n'a finalement vraiment d'importance. "La prise de l'Elysée" est un vaste salmigondis d'images rabotées de meetings, de messes basses, de confidences faites à la caméra, montées sans aucune réflexion sérieuse. Ce document ne produit absolument rien, il rejoue simplement, en l'enflant un peu plus, le grand show qui a présidé à la même télévision durant toute la campagne électorale (jusqu'au suspense final, déjà insupportable en direct). Le pire, bien entendu, et là Moati fait très fort, est que dans ce système du coq à l'âne, personne n'aura jamais la parole et la possibilité de s'exprimer véritablement devant la caméra. Sans doute, est-ce en usant de ce type de procédé biaisé que son émission se veut la plus "égalitaire" qui soit. Le mot d'ordre télévisuel de la campagne présidentielle "tout le monde aura le même temps de parole" devient "personne n'aura réellement un temps de parole". C'est la toute puissance de l'abrutissant kaléidoscope des images qui visuellement choquent, amusent ou émeuvent mais ne donnent surtout jamais à réfléchir. A peine est-on ému par le merle chanteur Le Pen, que l'on nous demande de pleurer sur la défaite de Ségolène Royal dont les images sont accompagnées de la musique triste qui va avec. Mais on ne doit pas, en même temps, ne pas se réjouir de la grande victoire populaire de Sarkozy, nouveau patron de Moati. Les clichés, même s'ils sont fugaces, vont bon train : une jeune fille de gauche un peu paumée, un nazillon dans les rangs du FN, une militante UMP au discours crasse, des français d'origine étrangère muets devant les politiques, ainsi de suite. Il serait mal venu de considérer que le journaliste néglige tel ou tel candidat pour favoriser tel autre : il omet purement et simplement de s'intéresser à tout ceux qui n'ont, pour lui et pour les sondages, qu'une chance infime d'atterrir sur le "podium".
Moati termine son émission sur les images d'une maison dont les habitants ferment les volets à la tombée de la nuit. Il va se coucher et range sa caméra au moment où tout commence, où les personnes un peu sérieuses doivent enfin se réveiller pour traquer les endormeurs professionnels de téléspectateurs dans un pays où la nouvelle présidence risque fort d'être extrêmement magouilleuse avec ses médias. Moati peut aller dormir avec le sentiment faux du travail bien accompli, d'autres vont prendre la relève, j'en suis sûr, loin de la télévision, parce que nourris d'exigences plus nobles que les siennes. JM
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