jeudi, mai 10, 2007

Premières touches


Comme tout les grands cinéastes de ce monde, Jia Zhang-ke ouvre son film dans une amorce esthétique des images qui viendront par la suite parsemer "Still Life". Il sait l'importance de ce que l'on peut qualifier, ici tout particulièrement, d'"images d'embarquement" : nous sommes embarqués dans le film, aux côtés de San Ming et de nombreux autres passagers, à bord d'un bateau nommé "World".

Deux figures de style, dont l'usage n'est pas appuyé, caractérisent les premières images de "Still Life". De lents travellings flottants découvrent les occupants du ferry entre quelques légers flous artistiques. Le cinéaste a parfaitement intégré le lieu de tournage de son film dans son travail, en particulier l'élément liquide qui prend petit à petit la place occupée par la terre et les hommes jadis. Dès le début du film, ces deux effets prolongent, par un usage approprié de la caméra les enjeux du lieu de l'action future. La caméra de Jia Zhang-ke devient non seulement un instrument d'enregistrement pour garder la trace de quelque chose qui fut, mais aussi l'outil de l'artiste utilisé dans la pensée de l'espace qu'il choisit de représenter, au même titre que le pinceau d'un peintre par exemple.

Nous ressentons sur ce bateau qui emmène San Ming à Fengjie pour retrouver la "petite" Mâ, par ces deux tours de mise en scène, que quelque chose va résister au personnage. La quête de San Ming sera effectivement difficile, celle de Shen Hong qui prend le relais en cours de film ne le sera pas moins. A vrai dire, c'est difficile pour tout le monde à Fengjie.

Le mouvement latéral des travellings découvrant les passagers dans l'attente de l'arrivée à bon port annonce le courant de cette eau du fleuve bleu qui monte inexorablement, exténuant petit à petit la présence humaine qui bordait le fleuve jusqu'alors. Une fois à Fengjie, San Ming ne trouvera pas la maison qu'il a quitté il y a une vingtaine d'années. Elle a été immergé, ainsi que le quartier, par les eaux montantes du nouveau barrage. Aillant constaté la disparition, il s'en va. Jia Zhang-ke lance un travelling latéral, "en retard" sur le départ de San Ming, un travelling longeant le large fleuve impassible. Et les renseignements de l'Etat concernant les anciens habitants relogés ? Noyés dans les méandres de la bureaucratie.

Quant aux images floues, elles suggèrent de manière abstraite le devenir liquide des lieux filmés. Jia Zhang-ke sait que les images aujourd'hui enregistrées à la surface sont vouées à disparaître dans les profondeurs troubles de l'eau du fleuve, prochainement. L'eau va prendre, jusqu'à une certaine hauteur soigneusement calculée, le dessus sur les humains qui sont lentement évacués de villes devenues fantômes et au quotidien rythmées par le bruit continuel des massues des nombreux ouvriers travaillant à détruire les immeubles un à un. Plus loin dans le film, Jia Zhang-ke emploie à nouveau cette image un peu floue, lorsque Shen Hong quitte en voiture la soirée où elle a attendu son mari qui n'est pas venu. Là, devant ces images troubles et embuées au cœur de la nuit, le pont suspendu lumineux s'en allant progressivement, écartelé entre le gigantisme du nouvel ouvrage en béton et l'intimité des affects de Shen Hong, le spectateur peut être leurré en croyant qu'il s'est mis à pleurer. Leurré car en fait, nous le comprendrons plus tard, Shen Hong est impassible mais n'est pas triste, elle boit du thé, elle médite (en opposition avec les ouvriers qui boivent de l'alcool et fument pour recouvrir la tristesse de leur quotidien), elle est d'après les larmes et nous devrions l'être aussi. JM

Merci bien à Adeline ainsi qu'à HarryTuttle pour la correction des erreurs.