jeudi, mars 22, 2007

Sur un fil


Les frontières poreuses entre la victime et le coupable, entre le "bien" et le "mal", sont des lieux retors et inconfortables qui ont toujours intéressé Fritz Lang, des lieux qui l'ont concerné tout personnellement, nous connaissons l'histoire. Les questions essentielles posées par cette frontière parcourent son œuvre de manière quasi obsessionnelle, de sa période expressionniste d'avant guerre en Allemagne, jusqu'aux derniers films du pan américain de son œuvre.

De frontière, il en est doublement question dans "Western Union", second western tourné à Hollywood par Lang en 1941. Au cœur de l'histoire de ce groupe d'hommes qui partent installer une ligne télégraphique vers l'Ouest en direction de la Californie, dans le sillon tracé par la Frontière des pionniers, vient se loger, comme souvent, quelques ambiguïtés concernant les personnages de son film. Dès les premiers plans du film, Lang débarque les spectateurs en pleine traque, un homme à cheval est poursuivi par une meute de cavaliers, il parvient à leur échapper, découvre un homme seul rampant par terre qui c'est cassé plusieurs côtes en tombant de son cheval, et le soigne. Cette séquence d'ouverture vise déjà à tordre un cliché : les lyncheurs, ceux qui prétendent agir en se plaçant du bon côté (confondant généralement le "bon" et le "bien" matériel ?), veulent tuer un homme ; quant à leur proie, censée être le "méchant", elle sauve un homme de la mort.

Dans "Western Union", il y a des indiens. Mais Lang n'oublie pas qu'il tourne à Hollywood, et les premiers indiens que nous verront dans le film sont des indiens joués par des acteurs blancs grimés et habillés en indiens. Mais ici, contrairement à nombre de westerns hollywoodiens, les indiens joués par des blancs déguisés sont effectivement des blancs qui se font passer pour des indiens afin de tromper leurs victimes qu'ils agressent et pillent. Les pillards jouent de l'image, communément et commodément véhiculée par Hollywood, du méchant indien pour mettre en scène leurs forfaits et agir en toute impunité. Les vrais indiens, que nous verrons plus tard, sont, eux, les vrais couillons de manières blanches tout à fait discutables. Ils sont d'abord décrits violents lorsque ivres et dépendants de l'alcool distribué par les blancs. Puis, afin de convaincre les indiens des bienfaits de la ligne de télégraphe qui doit passer par leur terres, Edward Creighton (le directeur des travaux) et ses deux proches employés Vance Shaw et Richard Blake, rencontrent le chef indien et quelques hommes de sa tribu. Ils mettent, eux aussi, en scène un petit spectacle d'une incroyable cruauté dont les indiens sont les acteurs et les spectateurs. Il s'agit de répandre de l'eau au sol, de dire à quelques indiens de tenir le fil électrique du télégraphe et d'y faire passer le courant. Électrocutés légèrement, les participants se contorsionnent alors, tandis que ceux qui regardent constatent avec effroi la puissance sans doute divine d'un tel engin, comme le leur suggère les hommes rusés du télégraphe. Au terme de cet effarant stratagème, dans le feu de l'étonnement, le chef, d'abord sceptique, accepte alors le passage du fil sur les terres de sa tribu. Que retenir de cette séquence ? Certainement pas les tapes dans le dos entre les trois hommes quittant les indiens et bien heureux du tour qu'ils viennent de leur jouer. Plutôt que la compagnie de télégraphe agit pour imposer son implantation, diplomatiquement, exactement de la même manière que les bandits qui se déguisent pour voler le bétail de la compagnie. Ils font passer pour sorcier aux yeux des indiens ce qu'ils savent pertinemment ne pas l'être. Ils piègent l'autre en faisant croire.

Contrairement à chez Anthony Mann ("Bend Of The River"), il n'y aura de happy-end pour nul des voyous, quoique le dernier plan fixe du film, nous montrant la ligne de télégraphe partant inflexible vers l'horizon, laisse planer un certain doute.