Only for the lonely
Il y a quelques temps, en découvrant "Ann Of The Indies" de Jacques Tourneur, j'abordais un point particulier de mise en scène qui me semblait propre à la poétique de cet humble cinéaste français exilé à Hollywood. Le flottement suggestif, le vacillement de l'image en l'habitacle du bateau d'Anne traduisant les transformations mentales de celle qui en habite le lieu.
"I was thinking that the whole life has a rhythm. Birth and death. Day and night. Happiness and sadness. Meetings and farewells. Like the waves of the sea - now up, now down. You can't have one without the other. Don't you agree ?"
Amal à Charulata dans "Charulata", Satyajit Ray (1964)
Amal est un petit-bourgeois qui prend le temps de vivre, aujourd'hui on dirait probablement qu'il est "bobo". Un peu rêveur, toujours les cheveux en bataille, toujours un petit mot marrant et sympathique pour tous, il va mettre son oisiveté au service de son cousin Bhupati. En effet, Bhupati aimerait que son jeune cousin encourage sa femme, Charulata, à développer ses talents d'écriture à faire quelque chose de sa passion pour la littérature pendant que lui-même passe ses journées à travailler à son journal politique "La Sentinelle", concurrent direct de sa femme dans le cœur du mari. Amal va tenter d'amener Charulata à prendre la plume, la stimulant en la lançant dans des discussions littéraires érudites ainsi qu'en se mettant à écrire lui-même tout en espérant quelque réflexe mimétique de la part de la jeune femme. Charulata succombera bien à la tentation d'écrire, non sans douleur, et bien entendu par une toute autre voie que celle à laquelle Amal s'attendait.
Revenons à ces pensées dont fait part Amal à Charulata :
"I was thinking that the whole life has a rhythm. Birth and death. Day and night. Happiness and sadness. Meetings and farewells. Like the waves of the sea - now up, now down. You can't have one without the other. Don't you agree ?"
Il semble que nous tenions là, pour ainsi dire, l'essence poétique contenue dans la mise en scène de Satyajit Ray avec, en point d'orgue, la séquence de la balançoire qui se situe à peu près en milieu de film. D'avant en arrière, Charulata se balance tandis que la caméra, suivant en gros plan le visage de la femme, se meut avec elle. Le "rythme de la vie" dont parle Amal semble tout entier présent dans ce vif mouvement de balancement, dans ce moment qui introduit d'ailleurs une période de forte contradiction dans le for intérieur de Charulata. Les plans de coupe, fixes, à intervalles réguliers, qui filment au vol les courts instants où les petons de Charulata prennent impulsion sur la terre, au sol, traduisent ce moment d'équilibre où, entre évènements contraires, l'individu convient "mécaniquement" de se faufiler, continuer à avancer dans la vie. Lorsque équipée de ses précieuses jumelles, toujours assise sur la balançoire mais cette fois-ci à l'arrêt, elle observe ce(ux) qui l'entourent, elle se trouve intérieurement confuse, secrètement bouleversée. Satyajit Ray nous laisse observer les infimes réactions de Charulata, seule, sublime, détachée des apparences et des contenances sociales.
Partout dans le film, la mise en scène balance : oscillations premier, second plan avec changements de focale, enchaînements fréquents des travellings avants et arrières renforçant l'instabilité du regard, basculement du filmage à une distance certaine aux plans très rapprochés à travers les jumelles de Charulata, etc. Le point de vue de Satyajit Ray derrière la caméra paraît épouser le regard du "couple" formé par les poètes rêveurs dans ses divers formes de mouvements sensibles de balancier. Il suggère moins un vacillement typiquement tourneurien des certitudes individuelles rassurantes (indépendamment de "Ann Of The Indies", on peut aussi se rappeler "I Walked With A Zombie" et l'étrange première rencontre entre Betsy et Paul sur le bateau qui se terminait par ces quelques mots de l'infirmière : "It was strange to have him break in on my thoughts that way. There was cruelty and hardness in his voice. Yet -- something about him I liked -- something clean and honest -- but hurt -- badly hurt." ou les propos tenus par Galbraith : "I've seen a bit of life, and I have learned one thing. We are like that ball dancing on the fountain. We know as little about the forces that move us and move the world around us as that empty ball, which lives only because the water pushes it into the air, lets it fall and catches it again. You shouldn't feel too badly about Teresa Delgado." Dans "The Leopard Man"), que la conscience omnisciente d'une instabilité perceptive quasi-permanente, sans cesse ravivée au gré des plus petits aléas alentours. Les certitudes de stabilité semblent abandonnées à la sphère du mari - qui ne comprend rien de la poésie de son cousin et des lectures de sa femme - dans laquelle se trouve son assurance en un engagement politique généreux et d'une grande sincérité. Il sera rattrapé en toute fin de film, et très violemment, par certaines instabilités dont il ignorait tout, et qui parcourent pourtant les replis de l'être. JMJe dédis ce petit texte qui ne traduit que très partiellement, et plutôt mal, mes sentiments pour ce film, à Marie-Thérèse Laurent.
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