mercredi, décembre 13, 2006










Les habits usés d'Hollywood

Une fois n'est pas coutume, je vais vous parler d'habits dans le cinéma américain des années 50. Il s'agira plus précisément de l'année 1956 où sortent les deux films que je vais aborder ici par le biais de leurs garde-robes : "Bigger Than Life" de Nicholas Ray et "Written On The Wind" de Douglas Sirk.


Dans ces deux films, il n'est pas improbable que les studios aient mis le costumier (il y en avait un au moins pour le film de Sirk) à la porte à la fin du tournage. En effet, qui a vu "Bigger Than Life" se souvient forcément du blazer totalement décousu à l'épaule du pharmacien, vu en premier plan, qui fourni la cortisone à Ed Savery (James Mason). De même, dans "Written On The Wind", impossible de ne pas avoir été choqué par ce gros trou à la fesse dans le pantalon moulant bleu que porte Marylee (Dorothy Malone) lors de son souvenir doux-amer d'un pique-nique de jeunesse. Il est peu probable que les metteurs en scène n'aient pas vu, comme les spectateurs, lors du tournage ces défauts dans les habits des personnages. D'autres films de Nicholas Ray contiennent ce genre de petite imperfection, telle la robe de Mattie déchirée dans le dos, à la fin de "They Live By Night". Il n'est pas impensable que les deux réalisateurs en question se soient pas mal fichés de ce type de détails (sans prendre en considération d'éventuelles contraintes financières).


Il faut dire que Sirk, comme Ray lors d'autres films, faisaient partie de ce type de réalisateurs prêts à conserver une scène qui trahissait grossièrement, dans son contenu, la manière dont elle avait été filmée, privilégiant l'idée de mise en scène plutôt que son accomplissement parfait. Dans "Written On The Wind", c'est le cinéaste et sa caméra sur une grue, ultra-visibles dans le reflet de la vitre lors d'un travelling avant partant du dehors entrant dans la maison de la famille par une fenêtre ouverte. Dans "They Live By Night", c'est l'ombre de l'hélicoptère qui se découpe au sol lors de la séquence de fuite des bandits prise en hauteur. Une fois pris connaissance de ce genre de détails, on se doute du peu d'importance que devaient accorder Ray ou Sirk aux accros dans les vêtements des acteurs. Peu importe que l'on soit amenés par l'intermédiaire de certaines scènes à se retrouver, directement ou indirectement, dans les coulisses du film (de la cabine d'essayage au lieu même de positionnement de la caméra), c'est l'idée de cinéma qui se cache derrière chaque séquences qui compte pour ces cinéastes. L'idée censée procurer l'émotion aux spectateurs est visiblement plus forte, est bien au delà, des artifices de la technique traitée avec un mépris, semble-t-il, affiché. JM

lundi, décembre 11, 2006

"Le Dahlia Noir" - Brian De Palma (USA) - 2006 (ma note : 3/4)

Le Dahlia en noir et blanc

"En remontant dans le passé, en ne cherchant que les faits, je l'ai reconstruite, petite fille triste et putain, au mieux quelqu'un-qui-aurait-pu-être, étiquette qui pourrait tout autant s'appliquer à moi." James Ellroy, prologue du Dahlia Noir.

Les séquences de bouts d'essais filmés d'Elizabeth Short (Mia Kirshner) dans un studio lambda d'Hollywood représentent le cœur du "Dahlia Noir" de Brian De Palma. Autour de ces quelques séquences se rejoignent, au mieux, le livre d'Ellroy ainsi que certains motifs anciens propres au cinéaste. Autour d'elles se joue l'attraction obsessionnelle d'un homme pour un personnage féminin. Nous voyons à l'écran un homme (le jeune flic Bucky Bleichert joué par Josh Hartnett) basculer lentement dans la fascination pour une morte, et cet homme, De Palma manipulateur fait en sorte que ce soit nous aussi spectateurs. Et, bien sûr, il y parvient totalement par l'exactitude de ces fameuses séquences qui parsèment le film et ne sont pas toujours introduites par un plan de Bucky qui les regarde. Nous sommes projetés à intervalles distincts dans ces failles (à double titre : statut formel d'"images-failles" dans la structure globale du film, révélatrices de failles humaines) filmées en 8mm et en noir et blanc. L'émotion est à son comble devant les images touchantes de cette petite brunette qui joue tellement faux mais qui est tellement vraie dans sa médiocrité quand elle sort des mensonges plus gros qu'elle devant la caméra, et surtout quand, assise par terre, bas filés, elle se met à pleurer un pseudo bel amour d'hier, on imagine sans mal (mais avec peine) que ses larmes viennent de très loin.

Que le spectateur se laisse emporter est une chose, il s'agit quand même, avant tout, pour le réalisateur de lui faire comprendre qu'il partage le même sentiment que Bucky vis-à-vis de Betty Short. Pour ce faire, De Palma trouve d'élégantes solutions de mise en scène. Revenons à ces fameuses séquences filmées du Dahlia Noir que regarde Bucky. De Palma alterne les plans fixes du film projeté sur le mur du bureau de Bucky et les plans de celui-ci regardant avec compassion, dans l'obscurité, le film. Il arrive qu'une séquence en N&B arrive soudainement alors que nous voyions par l'intermédiaire d'un mouvement de caméra flottant le policier assis, pensif, dans la rue. De même une de ces séquences peut être interrompue subitement par un plan de Bucky, le regard ailleurs, assis sur un banc dans un parc alors que nous le pensions encore dans son bureau au commissariat en train de regarder le film. C'est ainsi que le petit film amateur projeté sur un mur devient un film mental que Bucky, partout où il se trouve, se projette à répétition, en boucle, dans sa tête, hanté, obsédé par les images de la jeune fille vues dans l'obscurité de son bureau. Maintes fois, Josh Hartnett joue impeccablement le type qui "n'y est pas vraiment", qui est ailleurs (n'oublions pas qu'il est celui qui est leurré, manipulé, tout le long du film par ce(ux) qui l'entoure, nul doute que De Palma aura apprécié de placer ce personnage au centre de son film), dans la foulée des deux rôles tenus par l'acteur Colin Farrell cette année (dans "Le Nouveau Monde" puis "Miami Vice" cet été). De cette passion nécrophile pour le Dahlia Noir assassiné, découle plusieurs comportements troubles chez Bucky sur lesquels De Palma, en tant que cinéaste, insiste le moins possible (on l'a connu moins sobre). Il y a entre autre la photo anthropométrique du Dahlia aperçue sur la table de chevet de Bucky mais surtout ce passage au cours duquel Madeleine Sprague Linscott (Hilary Swank) et Bucky sont sur l'oreiller, côte à côte, dans une chambre d'hôtel. Madeleine révèle au creux de l'oreille de Bucky qu'elle a couché une fois avec Betty Short. Réaction double de Bucky à l'annonce faite par Madeleine : d'abord il la serre contre lui avec un large sourire sur son visage, paraissant heureux d'être contre cette fille qui, un, ressemble au Dahlia, deux, a vécu un lien charnel avec la morte, puis soudainement il se lève du lit avant de quitter la chambre en claquant la porte et en traitant Madeleine de "slut". Si pour son partenaire, le sergent Lee Blanchard (Aaron Eckhart), le choix est vite effectué entre Elizabeth et Kay (Scarlett Johansson), il y a non seulement une indécision de la part de Bucky, entre Key et Madeleine, mais aussi entre Madeleine et Elizabeth, et c'est au cours de cette scène que cette indécision est la plus magnifiquement suggérée. JM

A lire aussi : http://www.cineclubdecaen.com/realisat/depalma/dahlianoir.htm

dimanche, décembre 10, 2006

Regard passager


Mardi 5 décembre. Un matin comme les autres. Levé, petit déjeuner, toilette habituels. Habillé, je me retrouve dans la rue, me dirigeant vers l'arrêt d'autobus. C'est là que cela c'est produit, à peine dehors. Il ne s'agit pas d'un évènement extérieur qui me soit arrivé ou dont j'ai été témoin. Il est question de quelque chose qui n'arrive pas fréquemment, enfin je crois, et qui n'a pas duré, tout au plus quelques minutes, le temps que je m'en rende compte. Sur quelques mètres arpentés, mon regard - généralement composé d'"instantanés" vifs, de prises de vues brèves -, n'était plus celui que je porte habituellement à ce qui m'entoure. Léger flottement du regard sur les choses, lenteur à s'en détourner, plaisir inconnu de ne pas déconnecter une vue d'une autre par d'agréables "panoramiques" effectués d'un mouvement de tête de la droite vers la gauche. Capter toutes choses alentour, moins d'intérêt pour les visages croisés, plus sensible à la composition globale de ce qui se présente au regard dans une crainte diffuse du hors champ de l'oeil. Il me fallu quelques minutes pour réaliser que la projection le soir précédent du film "Profession : Reporter" de Michelangelo Antonioni, dont la fin demande déjà plusieurs minutes pour s'en abstraire peu ou prou, n'était peut-être pas étrangère à ce basculement passager du regard. Une expérience exceptionnelle. JM

mercredi, décembre 06, 2006

Retour au Village (dans le rire)

Quelle place donne M. Night Shyamalan au rire, à travers les personnages de son film "Le Village" ?

Il y a d'abord Noah Percy joué par Adrien Brody, handicapé mental qui rit beaucoup, et de préférence aux plus mauvais moments. Voyez-le s'agiter et rire aux éclats lorsque les créatures rouges attaquent le village et mettent en péril la communauté, se tordre dans le dos d'Edward Walker (William Hurt) en l'imitant grossièrement, au tribunal, lorsque celui-ci doit réprimander Lucius Hunt (Joaquin Phoenix) pour être allé se promener dans la zone interdite. Le rire est ici le propre de celui qui perçoit tous ces évènements comme appartenant au domaine de la "farce" (c'est très exactement le mot - issu du vocabulaire du théâtre - employé par Edward Walker pour expliquer la mascarade des anciens à sa fille) alors même que les individus qui l'entourent soit vivent les évènements tragiquement (ceux qui ne savent pas), soit simulent la peur (les anciens qui sont à l'origine du mensonge consenti). Témoin de cette simulation, et plus appréciable lors d'une seconde vision du film, cette scène où Alice Hunt (Sigourney Weaver) et Edward Walker, face à la caméra dans des pauses tout à fait théâtrales, font semblant de découvrir les exactions des pseudo créatures. L'impression étant renforcée par le plan suivant ; une contre-plongée fixant le sommet d'un mirador (sous-entendu : "jouons la comédie, nous sommes peut-être observés"). Cette perception éprouvée par Noah des situations dramatiques, qui parait d'abord anormale aux spectateurs, se révèle en fin de compte être d'une grande justesse. Car c'est bien une farce qui se déroule depuis toujours devant les yeux de tous mais seul Noah, en ayant l'intuition, en rit ouvertement quand les autres individus sont terrorisés (ou feignent de l'être) par la supercherie. Belle idée que de tordre les limitations du personnage de Noah liées à son déséquilibre mental, pour faire se dessiner chez lui une potentialité d'interprétation sur certains évènements cruciaux du village.

Le drame, pour Noah, commence dès lors que celui-ci n'est plus en mesure de comprendre ce qui se trame dans le cercle de l'intime, c'est-à-dire lorsque Ivy Walker (Bryce Dallas Howard), sa seule camarade de jeux, déclare sa flamme à Lucius et que lui en fait de même dans une séquence nocturne et brumeuse mémorable. Lorsque, pour cette raison, Noah va pour poignarder Lucius, Lucius, qui ne sait rien des intentions de Noah mais qui pour le coup comprend parfaitement qu'il puisse être affecté par cette idylle, lui explique alors qu'il existe deux types d'amour. Noah ne comprend pas - contrairement à la sœur d'Ivy, dont Lucius était le premier amour - ceci nous est suggéré à l'aide d'un montage parallèle nous montrant les deux jeunes filles sortant de chez elles en riant au moment où Noah, les larmes aux yeux, commet un crime à l'autre bout du village - , sans doute d'ailleurs il n'écoute pas, et enfonce, sans rire mais non sans quelques simagrées, son couteau dans la poitrine de Lucius. Il semble qu'il y ait ici un basculement dans le domaine des perceptions des personnages en présence : c'est au tour de ceux qui entourent Noah de saisir pleinement et dans la joie la profonde beauté de l'amour qui naît entre Ivy et Lucius, tandis que pour lui-même cet amour constitue un blocage et une immense peur. Dans l'incapacité de dépasser cette peur autrement que par un acte de violence, il perpètre le crime permettant une remise en question des fondements de la société du village, là où butaient précisément jusqu'alors les efforts d'activiste mou de Lucius. JM