"Hors Jeu" - Jafar Panahi (Iran) - 2006 (ma note : 4/4)
Hirondelles d'Or
Première chose, comme son collègue Kiarostami, Jafar Panahi est passé au tournage en DV. Cette nouveauté n'est qu'une demie surprise pour les spectateurs qui connaissent un peu les films précédents du cinéaste iranien tant son cinéma est, depuis le début, imprégné de la nécessité de suivre au plus près le mouvement des corps de ses acteurs, et en particulier des corps de femmes engagés dans une course (contre la montre)."Hors Jeu" ne déroge pas à la règle. Le film s'ouvre bien par une course éperdue d'un père qui recherche sa fille avant qu'elle ne commette l'irréparable à ses yeux (aller au stade voir le dernier match de l'équipe de football d'Iran comptant pour la qualification à la coupe du monde de 2006), puis (le "puis" s'effectue dans un subreptice glissement d'un car de supporters à un autre) bifurque auprès d'une jeune fille déguisée en garçon (tellement mal que tout le monde la démasque immédiatement à son minois !), qui court pour échapper à la police et parvenir à entrer dans le stade de Téhéran. Dès lors que nous arrivons au stade nous savons que, tel le "Ballon Blanc" qui s'achevait sur à l'heure du nouvel an, le film s'arrêtera lorsque le match de football sera terminé, pas avant. Le match (que bien entendu nous ne verront pratiquement pas en live puisque la jeune fille ainsi que d'autres en seront privées parce que repérées et regroupées dans ses "coulisses") joue le rôle de marqueur temporel. Non seulement il organise le film par sa structure immuable (première période, mi-temps, deuxième période) mais aussi par le déroulé de ses actions.
Les filles parquées à l'extérieur dans un petit périmètre entouré de grilles et gardées par quelques militaires vont vivre le match avec les moyens du bord. Par un soldat très bon commentateur (même s'il n'hésite pas à changer la feuille de match) dans la mesure où il en rajoute des tonnes, par les sons venant des gradins et qui rythment sans arrêt ces scène d'enfermement, enfin par l'arrivée dans l'enclos de nouvelles filles qui ont réussies à voir un bout du match avant de se faire prendre ou reprendre. Ainsi, lorsque l'une d'entre elles s'échappe dans les tribunes après un passage très drôle aux toilettes, et reviens un peu plus tard, elle propose à ses partenaires de détention de rejouer une séquence de match. Elle trace des lignes, donne des noms de joueurs iraniens aux différentes filles (dont on ne connaît pas les vrais prénoms me semble-t-il, on sait juste que ceux-ci sont notés quelque part sur une liste de la police), les positionne sur le "terrain" pour mettre en scène le spectacle qu'elle a vu de l'autre côté du mur.
Après le but marqué par l'équipe iranienne, se produit un rapprochement significatif du garde qui, emporté par la ferveur des filles, rentre alors sur leur terrain tandis que le père aperçu en début de film disparaît au loin, hors écran, hors jeu, traduisant l'impossible rattachement du monde "vieux jeu" de cet homme à celui "progressiste" des jeunes amatrices de football. Bien sûr tout est plus compliqué, toutes les filles par exemple ne sont pas venues voir le match en tant que fans. Sans rentrer dans les détails, on peut dire seulement que Panahi excelle encore une fois à l'écriture de "personnages bifurcation", que l'on croit tenir par un bout tandis qu'ils s'échappent par un autre. La fin du match est suivie par l'équipe féminine dans le car qui la mène aux mœurs, vu d'abord à travers la vitre sur l'écran télé d'un bar lors d'une pause ravitaillement, puis écouté à la radio jusqu'au coup de sifflet final qui renvoie les deux équipes au vestiaire et envoie l'Iran en Allemagne.
La caméra DV, encore une fois ici, est l'outil rêvé pour Panahi, qui peut ainsi filmer avec tout le réalisme et toute la spontanéité qu'on lui sait rechercher, les effusions de joie live dans la capitale iranienne. La délivrance pour le peuple iranien au coup de sifflet final s'accompagne de l'envol des filles qui se dispersent dans la foule, et le film se termine sur un travelling dans le dos de la demoiselle du début se frayant un chemin, portant haut un bâton étincelant dans chaque main, tandis que raisonne le début de l'hymne populaire iranien "Ey Iran" : "Oh Iran, oh terre précieuse/Oh, ton sol est la source de tout art". Depuis son tout premier film, Jafar Panahi n'a cessé de filmer sur le sol iranien, d'inventer son cinéma à cet endroit même, et c'est entre autre pour cela que ce plan final de "Hors Jeu" représente toute la quintessence de son art. JM
PS : Merci au 1er Festival Hors-Ecran de Lyon auquel je souhaite longue vie !
