Femmes en fuite chez X. Beauvois
Plusieurs séquences du dernier film de Xavier Beauvois, "Le Petit Lieutenant", apportent quelques précisions (et vérifications) sur la haute importance accordée par son auteur au puissant "révélateur" qu'est le cérémonial, la représentation, auprès de celui ou, ici, celle qui y assiste. Trois scènes retiennent tout particulièrement notre attention, nous les aborderont dans leur ordre d'apparition au cours du film. Chez quelques cinéastes de génie tels que Murnau, être le témoin d'une représentation ou d'une cérémonie, c'est l'occasion pour le(s) héros égaré de rencontrer, de retrouver la "vérité", de renouer avec "le droit chemin" de la vie (le couple sauvé de "L'Aurore" ou la lucidité retrouvée du vieil homme dans "Tartuffe"). Il semble qu'il en soit autrement pour Xavier Beauvois dans "Le Petit Lieutenant". Si quelque chose de profond est révélé aux personnages féminins centraux du films à un moment donné, ce quelque chose engendre un mouvement de fuite qui, bien au contraire de chez Murnau, a tendance à décentrer les personnages en question vis-à-vis de la "normalité".
Dans un court laps de temps, en deux séquences, nous voyons deux femmes s'extraire volontairement d'un groupe d'individus.
Cela commence avec la scène du baptême à l'église orthodoxe auquel assiste Vaudieu (Nathalie Baye) dans le cadre de son travail et qui la bouscule profondément. Si, chez Murnau, la vision d'un mariage influe sur la réconciliation du couple en crise, chez Beauvois, assister à l'évènement heureux du baptême ravive soudainement quelques souvenirs douloureux empesant le corps et obligeant le commandant Vaudieu à s'assoire. Se corps ailleurs en perpétuelle fuite due à l'oubli se referme subitement sur lui-même. Lorsque Caroline Vaudieu sortira de l'église avec son collègue, elle apprendra par téléphone la mort d'Antoine et s'effondrera définitivement sur la voiture garée sur un "tapis" de feuilles couleur marron (couleur annonçant les tons de la séquence suivante à la morgue).
Puis, de la morgue, Beauvois nous mène au cimetière où la femme d'Antoine (Julie), ainsi que ses proches, assistent à son enterrement. Julie, lors de l'enterrement de son mari, se détache soudainement, mais sans heurt, du groupe venu écouter les prières du prêtre et rendre un dernier hommage à Antoine devant la tombe.
Enfin, nous voyons Caroline Vaudieu quitter la réunion des Alcooliques Anonymes en claquant la porte après la participation orale d'un de ses membres tempêtant contre l'attitude de ses voisins de table.
Dans les deux scènes, Beauvois filme le groupe un certain temps (donnant à entendre dans la première le laïus du prêtre, dans la seconde la parole du membre furieux de la tablée des AA) avant de suivre lentement ses personnages principaux à l'aide d'un sobre travelling latéral accentuant leur détachement. Dans ce mouvement par deux fois employé, se lit un périlleux écart conjoint aux deux femmes, le refus de Julie et Caroline de se soumettre passivement à leur statut de victime au ban de la société. Qu'ont retenu ces femmes du "spectacle" qui leur a été péniblement imposé ? Frappées par l'absurdité du discours officiel, toutes deux meurtries dans la perte d'un être cher, elles se réclament d'une lutte libre et individuelle, sur d'autre territoires que ceux du délire social.
L'une des femmes (Julie) quitte alors définitivement le film, dos au spectateur, en longeant l'allée jonchée de feuilles mortes jaunes menant à la sortie du cimetière. Celle-ci nous quitte alors qu'elle est probablement en train d'apercevoir quelque chose qui travaille Vaudieu depuis des années (ce que sous-entend le travelling de face sur le visage fatigué de Nathalie Baye succédant à cette séquence). L'autre femme (Caroline) reste dans le cadre (dès lors Beauvois se rattache entièrement à elle pour réorienter son film), jusqu'à la fin où la caméra prolonge en quelque sorte le travelling précédent alors que Nathalie Baye marche, seule, sur la plage niçoise avant de nous interroger du regard, en attendant simplement en retour un regard de la part du spectateur qui l'encourage à repartir, hors champ, dans son combat journalier en solitaire. JM









