"Bled Number One" - Rabah Ameur-Zaimeche (France) - 2006 (ma note : 4/4)
Terre d'achoppement
Comme dans son précédent film, Rabah Ameur-Zaimeche joue dans "Bled Number One". Il tient le rôle de Kamel, expulsé du territoire français vers l'Algérie suite à une "double-peine". Cette double fonction de RA-Z dans le film permet au réalisateur de s'autoriser au moins une "pause" roborative de quelques minutes en cours de route.
"Bled Number One" ne débute pas tout à fait au cœur de la communauté des hommes qui habitent la petite ville où a été tourné le film. Le premier plan est un long travelling de la caméra qui descend une rue sur le toit de la voiture conduisant Kamel au bercail. Dans cette artère de la ville, effectivement, quasiment que des hommes ou des garçons, mais la caméra toujours en mouvement, ne s'attarde pas. Lorsque Kamel arrive enfin à destination, RA-Z laisse son personnage se rapprocher des uns et des autres, laisse se faire les rencontres paisiblement, laisse Kamel découvrir l'Algérie de ses ancêtres, les coutumes comme les magnificences de la nature qui l'entoure.
Tout ceci occupe une première partie qui prend son temps, où le scénario avance peu, filmée avec les yeux de Kamel, des yeux grands ouverts, pleins d'attention sur tout ce qui, à première vue, l'entoure. C'est très soudainement que se resserre le nœud qui va étreindre Kamel, le prenant à la gorge au point qu'il désire fuir l'Algérie qu'il venait tout juste de retrouver pour aller en Tunisie. En deux ou trois séquences tout bascule dans le monde des hommes, il se produit plusieurs événements qui, imbriqués les uns dans les autres, dépassent, terrassent Kamel. Celui-ci assiste en spectateur, il n'est jamais l'objet d'un évènement traumatisant, à des réactions de tous ordres venant de son entourage, devenu d'un coup étranger, qu'il semble ne pas pouvoir supporter. Avant même le personnage qu'il interprète à l'écran, c'est sa fonction de cinéaste que RA-Z semble malmener dans ce passage inextricable du film. En choisissant de jouer Kamel, un homme découvrant un village algérien où il vient d'arriver, on sent bien que RA-Z en fait un peu son alter-ego devant la caméra. Quand, de façon impromptue, le nœud de complications se resserre sur Kamel, RA-Z semble se rendre compte qu'il a franchie une barrière jusqu'alors invisible qui le fait passer, comme réalisateur et comme personnage du film, dans un autre monde où les choses deviennent nettement plus ardues à approcher avec la caméra. Ou, pourrait-on dire, dans un monde qui s'accorde difficilement à la poésie immanente au film. Une scène semble témoigner du vacillement de RA-Z à cet instant, celle plutôt tâtonnante avec Ramzy Bedia. Sa caméra parait se brûler les ailes sur ces individus qu'elle a filmé superficiellement, disons hors de mouvements de scénario qui impliquent de la réaction et révèlent la vraie nature de l'homme, quelques minutes auparavant.
Asphyxié, Kamel-RA-Z décide de se retirer de la compagnie des hommes un court instant, il part seul à pieds dans la nuit, derrière un épais nuage de fumée, tandis qu'une guitare électrique se met à jouer quelques riffs envoûtants. Le plan suivant, nous le retrouvons à l'aube, seul avec ses pensées, probablement tiraillé par quelque paradoxe. La caméra se déplace un peu, nous montrant un guitariste avec une enceinte qui joue réellement, à côté de lui, la musique que l'on entend et entendait dans le plan nocturne précédent. Le musicien slam au microphone un poème de William Blake et, au sol, replié sur lui-même, RA-Z qui a buté sur quelque chose, semble se demander comment continuer. C'est la pause, "Bled Number One" pourrait s'arrêter là, le film se termine d'ailleurs réellement sur une séquence quasiment similaire à celle décrite précédemment. RA-Z réalisateur a rejoint Kamel, les deux sont pris dans le tourbillon complexe de ce qu'ils ont tenté d'effleurer. Lorsque le vent cesse de souffler sur les collines de Cap Bougaroun, il fait place à une tempête ravageuse du scénario - Quelques instants plus tard rien ne parait pourtant moins compliqué, la psychologue de l'asile résumant en peu de mots une part de la situation à sa nouvelle pensionnaire : "Vous voulez chanter, votre mari ne veut pas, il vous a mise à la porte, cette situation est honteuse pour votre famille, votre frère vous bat".
Le choix de RA-Z, totalement bouleversant, est de continuer son film et de le poursuivre du côté des femmes, excluant presque son personnage du film après l'avoir marginalisé dans l'environnement qu'il a décrit avec sa caméra tout au long de la première heure. Ce rebond opéré après la pause, s'il ne donne pas Kamel gagnant sur ses interrogations, témoigne en tout cas de la santé exceptionnelle du cinéaste RA-Z qui prend des risques, et triomphe avec gloire. JM