dimanche, avril 30, 2006

Les musiciens meurent aussi

Quelques mots à propos du visionnage successif de deux films de Jim Jarmush lors d'une récente rétrospective : "Year Of The Horse" (1997) et "Dead Man" (1995). Lien de parenté : on sait que le réalisateur c’est imprégné de la musique de Neil Young and Crazy Horse pour réaliser son "Dead Man" et qu’il a d’ailleurs fait appel à Neil Young pour réaliser la musique du film. Est-on en droit de préférer "Year Of The Horse" à "Dead Man" ? C’est en tout cas mon sentiment après avoir découvert ces deux films l'un juste après l'autre. Il est probablement aberrant de mettre sur un pied d’égalité film de fiction et documentaire mais tout de même la démarche de Jarmush me semble beaucoup plus franche dans le premier film que dans le second.

La manière de faire du réalisateur pour "Year Of The Horse" parait inspirée de celle du tueur dégueulasse de "Dead Man" qui tue puis mange ses victimes. En effet, Jarmush filme (dégueulassement) le groupe de musiciens sur scène et dévore non pas les musiciens eux-mêmes mais plutôt l’aspect star de chacun d’eux. Il détruit les icônes. De même que le cow-boy barjot écrase sous sa semelle la tête d’un shérif mort parce que l’image de celle-ci lui paraissait être une "icône" justement. Le monde dans lequel se meut Johnny Depp dans "Dead Man" est un monde fait d'icônes. Film avec la mort pour passager, film plus que légèrement embaumé, idées comme réalisation. Tandis que pour filmer Neil Young et ses musiciens, le réalisateur choisit de ne nous montrer pratiquement que des images brouillées, crachoteuses (comme on le dit d’un enregistrement provenant d’un vinyle), parfois difficiles à cerner… On pense aux images de la machine à broyer les représentations du film "Sans Soleil" de Chris Marker. Frank Sampedro enfonce le clou en se moquant gentiment de Jarmush, lui répétant que ce n’est pas avec un film comme le sien qu’on aura fait le tour du groupe. Faire le tour de Neil Young and Crazy Horse en filmant c’est possible mais seulement au sens musical, sur les planches, donc Jarmush donne la priorité aux "images" de ce tour et surtout à la musique de la tournée (on constate au passage une même difficulté chez le groupe à finir un morceau sur scène comme chez Jarmush qui peine à laisser mourir son héros dans "Dead Man"). Mais les images se doivent de ne pas trop montrer, dégradées (l'ombre et la lumière du cinéma dont parle Serge Daney, qui "dévoile les choses", contre les "images-logos" déversées par la télévision), contenir en elles la barrière séparant le réalisateur et à plus forte raison le spectateur, du groupe. Non pas l'écart artificiel entre le statut de la star et de son public mais le fossé fondamental creusé par le long vécu personnel et commun des membres du groupe qui n’appartient qu’à eux seuls, tout en étant, on l'apprend, partition de la musique survoltée de Neil Young and Crazy Horse. JM

mardi, avril 18, 2006

La Bête Humaine - Jean Renoir - 1938 (ma note : 4/4)

Jean Renoir aux manettes ! Le metteur en scène conduit le film, nous menant droit au drame.

Dans une scène fameuse, perché sur sa locomotive, Gabin explique à Simone Simon sa position privilégiée de conducteur qui lui permet de voir parfaitement les petits détails bordant les rails lorsque avance à toute allure son engin. Ce dialogue peut suggérer l’intense sensibilité dont font preuve quelques grands réalisateurs dont Renoir fait partie. Cette faculté à percevoir mieux que quiconque les choses de la vie jalonnant leurs parcours.

Spectateurs du film, nous sommes les passagers du train mené par le réalisateur. Autorisés à voir ou ne pas voir du premier coup, par exemple l’ambiguïté du jeu de la sublime Simone Simon (remarquer un discret sourire parmi ses pleurs), qu’elle entre en premier dans la cabane du premier rencard et qu’elle en ressort en deuxième, etc, etc…

Lorsqu’en fin de film, le cinéaste nous quitte, il nous faut reprendre le chemin de nos vies, tourner le dos à l’écran tels les passagers du train de Gabin qui se retournent, remontent lentement le talus où gît le conducteur les yeux passés de trop ouverts à définitivement fermés. JM

mercredi, avril 12, 2006

Secrets déserts

Charlotte Garson écrivit il y a quelques mois à propos de "Syriana": "Le cinéma ne se serait donc pas tout à fait mondialisé sur un schéma made in USA ; paradoxalement, le 11 septembre aura conféré une pondération nouvelle aux fictions américaines, creusant ainsi le fossé entre une Amérique qui raconte et incarne avec une gourmandise peut-être désuète, et un cinéma eurasiatique passé du côté de l'intime." (in "Tempête à Washington et Dubaï", CDC n°609) Il est un metteur en scène "américain" qui, concurrençant l'intimisme du cinéma eurasiatique, fut l'auteur d'une remarquable trilogie adolescente, et dont l'un des derniers films peut évoquer certaines images de "Syriana".

Il s'agit de l'inestimable Gus Van Sant qui suit avec sa caméra (pas encore digitale) les amis Matt Damon et Casey Affleck errants, perdus dans le désert américain, dans le premier film de son triptyque adolescent : "Gerry" (2002). Dans le film de Gus Van Sant comme dans celui de Stephen Gaghan, la présence d'un même acteur, Matt Damon. Ado un peu paumé dans "Gerry", à peine quatre années plus tard, adulte dans la vie active avec petite famille dans "Syriana". Et, les deux fois, la présence de l'acteur dans le désert, mû par des motifs bien différents.

Chez GVS, les Gerry "jouent" sur leur propre terrain, le désert américain quelque part au milieu des rocheuses. L'intimité est déjà là dans cette perdition à domicile. En effet, quelques kilomètres seulement à parcourir de chez eux et ils y sont, dans ce désert qui leur semble si proche (inutile de s'équiper d'une carte pour l'aborder) mais qui sera cet espace qui engloutit naturellement les esprits et les corps à mesure qu'ils s'y enfoncent. Pour tenter de s'en sortir, les deux jeunes hommes fraîchement paumés appliquent les règles qu'ils peuvent. Celles par exemples apprises sur le tas dans leurs jeux vidéo de réflexion. Abandonnés à eux-mêmes dans l'immensité du désert, les deux personnages sont appelés à reproduire les actions qui se déroulaient, sous leur contrôle, dans le petit cadre de leur écran de télévision domestique. Mais voilà, hors de ce cadre, rien ne fonctionne comme espéré et le désert exténue les deux Gerry jusqu'à ce que l'un d'eux (Matt Damon) apporte l'étreinte intime, fatale au second. Le premier, après une courte marche, finira par sortir du désert et sera ramené dans une voiture qui passait sur une nationale pas si lointaine tandis que le second restera ad vitam aeternam dans le désert. Le dernier plan du film nous montre Matt Damon, assis sur la banquette arrière de la voiture, scrutant longuement et mystérieusement le désert par la fenêtre.

Dans l'une des dernières scènes de "Syriana", le désert qui se trouve sur le territoire d'un émirat du Golfe est aussi le lieu pour ceux qui s'y trouvent d'une tragique mésaventure. C'est ici que fondra, le moment voulu, un missile piloté à distance par les américains sur la caravane de grosses voitures véhiculant un jeune Prince jugé gênant pour les intérêts des Etats-Unis. A nouveau le désert comme "terrain de jeu". Toujours de la stratégie, mais cette fois-ci à grande échelle. L'exécution du Prince évoquerait plutôt les procédés du jeu d'échec si cette séquence n'était pas entrecoupée de plusieurs plans montrant le QG américain où se prépare le lancé de la bombe aérienne qui nous ramènent au jeu vidéo. Plusieurs fois nous voyons le désert à travers un petit écran de contrôle de l'armée avec viseur incorporé. Derrière cet écran, un militaire qui dirige une manette pour orienter le viseur et qui attend le feu vert d'hommes placés derrière lui pour appuyer sur le bouton déclenchant le missile meurtrier sur sa cible. Cette plongée dans le QG de l'armée, reproduisant sans aucun doute de façon très réaliste le théâtre des opérations d'une telle attaque téléguidée, restitue bien la facilité avec laquelle l'armée peut frapper très précisément avec un missile tombé du ciel dans la quiétude d'un désert qui dissimule l'acte anti-démocratique. A ce petit jeu-là, les chances de perdre sont terriblement, scandaleusement nulles pour celui qui joue (des vies). L'arrivée impromptue de George Clooney (vétéran de la CIA qui semble en être resté naïvement à l'ère des attaques au bazooka de luxe qu'on le voyait fournir en début de film) est, certes, un grain de sable mais qu'est ce qu'un grain de sable dans le désert ? Rien. Ainsi il ne peut empêcher le drame de se produire, pire il est soufflé par l'explosion avec le Prince progressiste. Bryan Woodman (Matt Damon), conseillé en ressources énergétiques du fameux Prince, se trouve dans l'un des véhicules voisins, admirant le désert par la fenêtre de sa voiture. Il restera sonné, blessé, par l'intensité et la manière impromptue avec laquelle se produit l'explosion. Ces images du personnage hébété, spectateur d'une explosion violente et soudaine, sont toujours et encore celles du 11 septembre (on les a retrouvé dernièrement dans bien des films américains). Le dernier plan de la séquence nous montre Woodman qui quitte la route, s'en allant seul à pieds, titubant à travers les dunes. Son corps blessé se perd dans l'étendue de sable inconnue, déboussolé par l'évènement incompréhensible qui vient de se produire sous ses yeux, ses repères en miette. On le retrouvera, un peu plus tard, lors d'une courte séquence de retour au foyer auprès de sa famille en Suisse.

Le désert paraît donc être le lieu propice au basculement du cinéma de l'intime dans celui dit des "grands sujets". En son sein, à l'écart du monde, peuvent se produire, tout aussi secrètement et obscurément, les crimes commis pour raisons géopolitiques ainsi que les crimes commis entre amis inséparables, à bout de souffle. Il se trouve, certainement par hasard, que l'acteur Matt Damon est une fois spectateur ("Syriana"), une fois acteur ("Gerry") de cette propension qu'a le désert (dans le cinéma américain de ces dernières années) à accueillir sur son sol les jeux mortels d'hommes qui s'appliquent à le circonscrire dans le cadre d'un petit écran. JM