Les musiciens meurent aussi
Quelques mots à propos du visionnage successif de deux films de Jim Jarmush lors d'une récente rétrospective : "Year Of The Horse" (1997) et "Dead Man" (1995). Lien de parenté : on sait que le réalisateur c’est imprégné de la musique de Neil Young and Crazy Horse pour réaliser son "Dead Man" et qu’il a d’ailleurs fait appel à Neil Young pour réaliser la musique du film. Est-on en droit de préférer "Year Of The Horse" à "Dead Man" ? C’est en tout cas mon sentiment après avoir découvert ces deux films l'un juste après l'autre. Il est probablement aberrant de mettre sur un pied d’égalité film de fiction et documentaire mais tout de même la démarche de Jarmush me semble beaucoup plus franche dans le premier film que dans le second.
La manière de faire du réalisateur pour "Year Of The Horse" parait inspirée de celle du tueur dégueulasse de "Dead Man" qui tue puis mange ses victimes. En effet, Jarmush filme (dégueulassement) le groupe de musiciens sur scène et dévore non pas les musiciens eux-mêmes mais plutôt l’aspect star de chacun d’eux. Il détruit les icônes. De même que le cow-boy barjot écrase sous sa semelle la tête d’un shérif mort parce que l’image de celle-ci lui paraissait être une "icône" justement. Le monde dans lequel se meut Johnny Depp dans "Dead Man" est un monde fait d'icônes. Film avec la mort pour passager, film plus que légèrement embaumé, idées comme réalisation. Tandis que pour filmer Neil Young et ses musiciens, le réalisateur choisit de ne nous montrer pratiquement que des images brouillées, crachoteuses (comme on le dit d’un enregistrement provenant d’un vinyle), parfois difficiles à cerner… On pense aux images de la machine à broyer les représentations du film "Sans Soleil" de Chris Marker. Frank Sampedro enfonce le clou en se moquant gentiment de Jarmush, lui répétant que ce n’est pas avec un film comme le sien qu’on aura fait le tour du groupe. Faire le tour de Neil Young and Crazy Horse en filmant c’est possible mais seulement au sens musical, sur les planches, donc Jarmush donne la priorité aux "images" de ce tour et surtout à la musique de la tournée (on constate au passage une même difficulté chez le groupe à finir un morceau sur scène comme chez Jarmush qui peine à laisser mourir son héros dans "Dead Man"). Mais les images se doivent de ne pas trop montrer, dégradées (l'ombre et la lumière du cinéma dont parle Serge Daney, qui "dévoile les choses", contre les "images-logos" déversées par la télévision), contenir en elles la barrière séparant le réalisateur et à plus forte raison le spectateur, du groupe. Non pas l'écart artificiel entre le statut de la star et de son public mais le fossé fondamental creusé par le long vécu personnel et commun des membres du groupe qui n’appartient qu’à eux seuls, tout en étant, on l'apprend, partition de la musique survoltée de Neil Young and Crazy Horse. JM

