Rêves d'une vie
Dans l'ensemble (le film est découpé en huit sketchs-rêves inégaux) assez peu convaincu par cette oeuvre qui est la dernière d'un des plus célèbres metteurs en scène japonais, Akira Kurosawa. On retrouve dans plusieurs des parties la lourdeur démonstrative de quelques scènes de "Rhapsodie en Août". Lourdeur d'autant plus agaçante que, par ailleurs, Kurosawa sait travailler l'image en véritable poète, dans des scènes attenantes qui submergent tout (comme dans "Rhapsodie"). Pour cette raison, les premiers rêves (de jeunesse, les sketchs étant proposés dans l'ordre croissant de l'âge du cinéaste-rêveur) me semblent les plus intéressants d'un point de vue cinématographique. "Soleil sous la pluie" et "Le verger aux pêchers". Ou comment peuvent naître, simplement à partir de la parole ou les gestes d'un adulte, les peurs et les croyances enfantines les plus invraisemblables. Kurosawa réussit, à l'aide d'une mise en scène parfaitement déstabilisante, à impressionner le spectateur et le faire entrer dans ses rêves d'enfant. L'année dernière dans "The Taste Of Tea" de K. Ishii, hymne total à l'enfance, ressurgissait dans le cinéma japonais ce pouvoir de la parole des adultes sur l'imaginaire débridé des petits.
Après "Le Tunnel", j'ai déjà nettement moins accroché. Scorsese est Van Gogh dans "Les Corbeaux". Le sketch est amusant s'il on veut bien voir en "Marty le dingue" un acharné de travail, (cf le beau texte d'Antoine De Baecque "Comme sur un lit d'hôpital" in Cahiers du Cinéma n°500) comme l'était le peintre Van Gogh (trait de caractère sur lequel revient Kurosawa dans son film). La manière dont, en tant que spectateur d'une exposition, Kurosawa pénètre dans les toiles du peintre m'a complètement échappée. Une question ancienne revient alors au spectateur, celle de savoir s'il on peut entrer dans une peinture attachée à un mur comme on se sent parfois accueillit au sein d'un film ? Le cinéaste japonais parait prétendre que "oui", et se filme comme s'il y était. Au vu du résultat il m'apparaît que, soit ça n'est peut-être pas comme cela qu'il faut filmer la sensation d'"être dedans", soit il vaut mieux s'abstenir d'essayer d'entrer dans la toile si le spectacle mental doit être celui, un peu grotesque, proposé par le sketch. Vincente Minnelli, avec sa palette et de façon plus convaincante, nous invitait à entrer dans le grand cauchemar de Van Gogh ("La Vie Passionnée de Van Gogh", 1956) et surtout Pialat, à vivre à ses côtés les derniers jours "sinueux" de l'artiste ("Van Gogh", 1991).
Suivent deux sketchs cauchemars sur le nucléaire. Le premier, censé évoquer la peur du nucléaire utilisé comme énergie, imagine l'explosion d'une centrale. Laborieux dans sa démonstration (bavard) et même pas beau. Le deuxième, c'est le spectre de la bombe H qui continue de planer au dessus du cinéma de Kurosawa. Il utilise la grosse ficelle, déjà usée en 1989, de la description d'un monde où la nature est devenue mutante (le cinéma japonais a tout de même un background important de séries Z s.f. évoquant les mêmes peurs, les mêmes craintes). Plantes gigantesques, Hommes-démons qui se dévorent entre eux…tout ceci commence à devenir terriblement redondant. D'autant que toute l'horreur et l'inhumanité de la guerre (non nucléaire certes) était déjà révélée dans un sketch précédent ("Le Tunnel") très réussi, où avec presque rien (un tunnel, un chien et du maquillage) le cinéaste ressuscitait les morts d'une bataille passée qui venaient hanter le survivant Kurosawa.
Le pire est sans doute pour la fin, "Le Village des moulins à vent" est une petite leçon de vie gonflante d'un vieillard centenaire au bord de l'eau. Côté discours on pense vaguement au penchant légèrement réactionnaire du "Déjeuner Sur L'Herbe" de Renoir (le plus triste étant qu'ici Kurosawa, au contraire de Renoir, semble s'absenter cinématographiquement). "Mort à la technologie, vive la vie au cœur de la nature", martelé pour la nouvelle génération Levi's et Polo Ralph Lauren. Nous mourrons plus âgés et plus cool. JM



