La scène se déroule dans le temple d'Eschnapur en Inde. Pour s'y rendre officiellement, Chandra, le Maharadjah de la ville, doit monter un long escalier extérieur en marbre blanc. L'intérieur du temple est pourtant une grotte souterraine, une énorme cavité dans la roche, aménagée pour les cérémonies qui se tiennent là. Au centre et dans le fond se tient la grande statue en pierre de la déesse, immense, figée mais bien en chair et d'un érotisme absolu. Les seins sont énormes et gonflés, les épaules arrondies, une taille de guêpe et le haut des cuisses galbées. Le bras droit de la déesse est tendu de sorte que la main repose sur le sol, ouverte vers l'extérieur, le gauche est plié vers le haut, les doigts de la main faisant un signe. Son visage porte une coiffe tombant en cascade sur les épaules, il est légèrement incliné, le regard penché vers le bas, vers les hommes et la femme qui s'y trouvent. Devant la statue il y a un grand espace vide, à gauche du plan un banc réservé au Maharadjah et aux hommes politiques du palais et en face, sur la droite, un petit escalier raide à flanc de paroi d'où descendront la danseuse ainsi que quelques moines qui viendront s'assoir sur d'autres bancs placés, eux, à la gauche de la statue. En haut de l'escalier, un gong suspendu qui attend que vienne le frapper un maillet annonçant le début de la cérémonie. Ce jour-là doit se déroule une danse lors de laquelle une danseuse du temple de Bénarès prénommée Seetha va jouer sa vie, seule face à un serpent venimeux. Son corps incarnait jusqu'alors la déesse, invitée d'ailleurs par le Maharadjah en son royaume dans le but de danser pour elle. C'est lorsque prit vie pour la première fois la déesse par le biais d'une somptueuse danse de Seetha, que Chancra tomba instantanément follement amoureux de la danseuse. Mais en ce jour où l’on rejoue la scène, ils se détestent. La faute à Harald Berger, architecte venu d’un pays occidental qui a pris le cœur de la belle. Lui aussi est non loin de là, enchaîné, croupissant dans un trou (toujours plus profond), quelque part dans les souterrains du palais.
Le cadre est posé pour l'une des plus belles scènes de danse féminine individuelle que j’ai jamais vu dans un film. Pleine de grâce, de suspense. Tragique. C'est que la danseuse qui se trouve sur la scène est confrontée à un quadruple face à face tout à fait insoutenable.
Le premier regard auquel Seetha doit faire face est celui de pierre de la représentation statufiée de la déesse. Les deux se scrutent les yeux dans les yeux avant que ne commence la danse. Le corps de la danseuse est encore couvert d'une longue toge bleue marine d'où ne dépasse que sa tête parfaitement coiffée et maquillée. Ses cheveux noirs de jais tirés en arrière sur le crâne et attachés en une longue queue de cheval qui descend bas dans son dos. Ses yeux fermés, elle semble implorer secrètement l'aide de la déesse. Soudain ses yeux s'ouvrent grands. Grands, résolus, dans ceux de la statue. De ce regard lointain et profond qui méprisait celui du Maharadjah lors d'une discussion précédente ("les yeux remplacent, pour ainsi dire, le montage parallèle", F. Hoveyda, Cahiers du Cinéma n°99). Seetha n'a pas encore vu ce qui l'attendait : le serpent. Enfin elle détourne son regard et le voit posé là dans la main de la statue. Terrifiée, ses yeux s’écarquillent avant de se résigner et d'envisager quel mouvement insuffler à son corps pour charmer le dangereux reptile.
Le deuxième face à face est donc celui avec le serpent. Il n'est plus tout à fait le regard divin porté sur la danseuse mais celui de l'homme de Dieu (le grand prêtre) regardant le sort qu’il a réservé à la danseuse désobéissante. A l'opposé de l'araignée providentielle qui sauve provisoirement le couple Seetha-Berger lors de sa fuite, le serpent est posé par l'homme dans le creux de la main de la statue comme châtiment imposé à Seetha. Dès lors nul besoin de filmer un vrai serpent. Un vulgaire "tuyau d'arrosage déguisé", animé par des cordes peu discrètes, suffira. Exit aussi la nécessité de respecter le fameux "montage interdit" bazinien. Cet animal-là (à l'opposé des tigres ou araignées présents ailleurs) n'est que l'instrument de l'homme destiné à infliger une punition divine à la danseuse. Un plan fixe sur la tête tendue du grand prêtre monté entre deux plans de la petite tête à l'affût du serpent est ici beaucoup plus éloquent.
Seetha est confrontée à un autre regard, sans doute celui qui nous est en tant que spectateurs le plus proche, il s'agit de celui de Chancra. Le regard de l'amour fou, totalement fasciné par tant de beauté et de grâce, le regard très humain dans lequel fusionne la déraison (vexé par son amour non partagé il a donné son accord pour qu'ait lieu cet horrible simulacre) comme la raison (encore amoureux, il sera peut-être le seul capable d'ordonner que l'on stoppe celui-ci).
Enfin, derrière Chancra, se trouvent les hommes du palais qui complotent "dans le dos" du Maharadja. Pour des raisons stratégiques, le spectacle qui se produit devant eux les intéresse au premier chef. Toutefois, contrairement au Maharadja ou au prêtre, nul expression ne se lit sur les visages de ces hommes. Ils sont condamnés à intérioriser leurs fourbes pensées en face de ce ballet qui ne signifie rien moins pour eux que la danse des pouvoirs.
Pour autant, Seetha ne se démonte pas. Redevenue lucide, elle sort un premier bras ondulant puis le second de dessous sa toge, la détache et la fait tomber. C'est à la manière des maîtres de Kung-Fu, à l'aide d'un "style du serpent" sûrement improvisé, que Seetha décide d'orchestrer son ballet. Ce qui se produit dès lors est absolument somptueux. La scène se passe dans "Le Tombeau Hindou", c'est un film de Fritz Lang (1958), Debra Paget joue la danseuse. JM


