
LAME DU RAP
L'Art De Trancher
Le découpage-assemblage musical du rap remonte à ses origines. Les instigateurs de cette conception musicale sont les DJ's qui, afin d'insuffler une ambiance soutenue au sein des soirées qu'ils animent, jonglent de façon virtuose avec les breaks de leurs disques vinyles favoris aux platines. Cette succession d'échantillons sonores provenant de divers morceaux musicaux préexistants forme le mix. Mixer pour le DJ, c'est construire un puzzle dont les pièces sont des bribes musicales préalablement découpées (on parlera de cut) dans le matériau universel, sans âge bref illimité que représente la Musique. Si, au fur et à mesure qu'augmente le nombre au compteur des années d'existence du rap, le DJ et ses mixs précurseurs ont étés fort injustement bannis d'une partie conséquente des productions c'est que le sampler est passé par là. Aujourd'hui dans le rap l'artiste-compositeur (qu'on préférera désormais appeler producer plutôt que DJ) est un peu dans la situation où se trouve le chef en bâtiment pour réaliser la façade en pierre d'un édifice : choisir une taille de la pierre manuelle ou à la machine. Quoi qu'il en soit l'élaboration de l'instrumental rap, à quelques exceptions prêts, est engendrée par ce ciselage qui le caractérise. Mais, indépendamment de la forme de sa construction musicale, un rap peut aussi se révéler être pour le MC qui accompagne son DJ ou son producteur un formidable exercice de découpe oratoire. La construction d'un texte (parfois improvisée en freestyle) ou le flow d'un rappeur sont des éléments qui contribuent dans certains cas à faire se rejoindre la forme de ce que le MC fournit au micro et ce que le concepteur musical entreprend à l'aide de son sampler ou de ses platines. Des instrumentaux issus de découpages, de sections, des flows souvent tranchants, hachés…la première image qui viennent donc à l'esprit pour représenter une part importante de la musique rap est celle de l'épée et de sa lame. Ce genre d'épée virevoltante dans les mains de célèbres acteurs experts en arts martiaux des wu xia pian (films de sabres en chinois) d'autrefois, causant des dommages sans précédent sur ceux qui osent chercher noises à son maître sans en être à la hauteur. Magnifiée de différentes manières par le célèbre collectif new-yorkais Wu-Tang Clan, il me semblait amusant de revenir plus en détail sur cette métaphore en s'appuyant sur l'œuvre passée du groupe.
Protect Ya Neck
Même si GZA/Genius futur des neuf membres du crew sort en 1991 son premier album solo "Words From The Genius" et RZA un titre intitulé 'We Love You Rakeem' (Prince Rakeem étant le premier
surnom du futur chef d'orchestre du Wu), on peut estimer que la première vraie apparition sur wax du groupe Wu-Tang Clan date de 1993 avec le single bien (re)nommé 'Protect Ya Neck'. Cette invitation pour l'auditeur à "protéger son cou" est bien entendue justifiée par le contenu du morceau, en effet rarement rap aura été plus offensif et tranchant que cette gemme brut de décoffrage. Inspectah Deck démarre la chanson et son couplet en comparant son style au micro avec la dextérité du boxeur Joe Frazier sur le ring et GZA/Genius finira avec un couplet vengeur et rageur envers les maisons de disques dévouées au démon du chiffre des ventes et plus particulièrement Cold Chillin' Records avec qui il resta en très mauvais terme après la sortie de son premier solo. Entre temps Ghostface Killah aura eu le temps de lâcher un "Dingue de flingues, si le rap en était un, ça serais ta fin" mais retenons bien surtout cet esprit de vengeance qui règne dans le couplet de GZA/Genius car ce sentiment est aussi le moteur poussant plus d'un héros de wu xia pian à passer à l'action en dégainant son sabre. Les comparaisons de leurs raps à des armes ou à une force physique supérieure, les autres membres du groupe ne s'en privent pas dans 'Protect Your Neck' mais la lame ne semble pas encore être l'arme de prédilection dans le contenu de leurs couplets. Et pourtant l'avertissement du titre scandé au "refrain" par RZA est plein de sous-entendus, par ailleurs le sabre orne déjà la sobre pochette du vinyl au côté de l'épais livre qu'on imagine aux pages immaculées prêtes à accueillir les futurs chapitres de la saga des faits d'arme du Wu-Tang, enfin des samples de bruits de combats à l'épée coupés dans quelques films d'arts martiaux introduisent et closent le morceau. Ces derniers permettront à l'avenir de définir au moins une part de la technique, du style musical de RZA. Il n'est point anecdotique de parler du clip vidéo qui a accompagné 'Protect Ya Neck' ici. Coupage/collage de séquences enregistrées à la caméra de studio plutôt propres et de prises à la va-vite dégueulasses au caméscope, la vidéo est donc dans un premier temps abordée par le Wu de manière similaire à la musique rap. L'histoire est en marche...
Tailles Dans Les Phases
C'est fréquemment que Raekwon The Chef ou Ghostface Killah rappellent dans les interviews accordées à divers magazines l'importance de leur contribution à l'évolution de l'argot dans le rap. Or si Ghostface Killah est à l'origine d'une grande quantité de termes d'argot il a surtout une façon bien à lui de concevoir certains de ses texte. Il explique dans une interview au magazine américain XXL, qu'il "se fout pas mal de savoir si l'auditeur comprends de quoi il parle", considérant que sa façon d'écrire est je cite "un art" en comparant joliment la construction de ses lyrics à la création de graffs, et déclarant que "quand on voit une peinture murale ça paraît dingue parce qu'on ne sait pas ce que l'artiste pensait en la faisant, mais l'artiste, lui, sait ce qu'il représente". Le rap pour Ghostface Killah relève en fait bien souvent au micro d'un exercice de découpage puis de collage qui atteint parfois des sommets (comme ses prestations sur 'Holocaust' ou 'Tha Game'). D'abord dans l'invention de nouveaux mots d'argot, coupés/collés de mots d'anglais standard puis en "dézoomant" dans l'agencement des mots au sein des phrases bouleversant souvent le découpage grammatical classique. Voici quelques extraits des morceaux cités précédemment en version originale puis traduits littéralement: "Eh yo, the beat terminal, exquisite young coolie high production/Caught up in the hollow-head suction/Ten pogo sticks, two black-belts that break bricks/Diet coke meetin with the rich/I'm faithfully married to rap/We've been engaged for twelve years/Tyson bite Holyfield ear/We love the sport, look out your window [..]//Eh yo, le beat terminal, exquise production de jeune coolie défoncé/Entraîné dans l'aspiration de la tête creusée/Dix échasses à ressort, deux ceintures noires cassant des briques/Coke de diète rencontrant le riche/Je suis loyalement marié au rap/Fiancés depuis douze années/Tyson mord l'oreille d'Holyfield/On aime le sport, regarde à ta fenêtre [..]", "[..] Crashed domes now perform excellence/Words with the President, brunch with Yeltsin/Gorbachev under Meth's nuts, he out in Belgium/Six and a half monkeys, twelve nazis/Four disappear, three eight two, one flash to thin hair/God's replica, no wheel drive, motionless, mind cresica/Tilt the hat like Esther [..]//[..] Explose les crânes par l'excellence de la performance/Discussions avec le Président, brunch avec Yeltsin/Gorbachev sous les couilles de Meth, il est de sortie en Belgique/Six singes et demi, douzes nazis/Quatre disparaît, trois huit deux, un flash pour perdre ses cheveux/Reproduction de God, caisse sans roue, immobile, esprit /Incline le chapeau comme Esther [..]." Pour l'anecdote lorsque un journaliste un peu plus curieux que les autres interrogea Ghostface Killah sur la signification du passage avec les "six singes et demi", celui-ci fut incapable de se rappeler la raison pour laquelle il écrivit ces rimes visiblement composées dans l'instant. Toutefois en ce qui concerne d'autres passages, quelques réflexions peuvent apporter résultats... Rapper un assemblage de mots formant un tout (par une signification métaphorique ou juste parce que ceux-ci "sonnent bien" ensembles) comme le producteur avec son ordinateur ou sa platine rassemble les phrases musicales et échantillons sonores divers aboutissants à la construction d'un instrumental. Il y a par ailleurs, mais on retrouve ceci chez bien des membres du groupe, un codage dans certains textes lié aux Supreme Mathematics enseignés par la Nation Of Gods & Earths ramification de la Nation Of Islam. Voici quelque clés qui peuvent sembler fastidieuses sur le fonctionnement des Supreme Mathematics : à partir de l'alphabet (0=Cercle 1=Savoir 2=Sagesse 3=Compréhension 4=Culture 5=Pouvoir 6=Egalité 7=Dieu 8=Fondation 9=Naissance) un chiffre dans une phase pourra signifier un mot ("One" titre d'un morceau de Supreme Clientele dans lequel un sample répète inlassablement le mot au fur et à mesure que Ghostface Killah rap) et, plus complexe, une série de mots de l'alphabet pourra signifier un nombre formé par les chiffres qui sont liés à la série de mots, nombre qu'on pourra parfois associer à un nouveau mot (par exemple au refrain du titre "Samuraï Showdown" dans la BO de Ghost Dog, RZA rap "Yo, it's born-born, young Lord, raise your swords", born=9-born=9: ce qui signifie "nous sommes en 1999, jeune Lord, lèves ton épée"). Il y a enfin, et c'est là un tranchage microscopique, un petit jeu d'écriture assez répandu du côté de Shaolin qui consiste a rapper des enchaînements de mots possédant un double sens selon si on prends les mots à la suite ou si on découpe la première lettre de chaque mot et qu'on colle ces nouvelles lettres ensembles pour former un nouveau mot. Exemple dans "Living In The World Today" (Liquid Swords) où GZA/Genius rap "Father U C King the police". 'Father U C King' est une façon originale de dire le mot 'fuck', en effet si on découpe la première lettre de Father, le U, le C plus la première lettre de King on voit apparaître le mot 'fuck'. Notons que cette phrase est déjà "trafiquée" à la base, le 'U' remplaçant le 'You' de l'anglais traditionnel et le 'C' étant mit à la place du mot 'see' (voir) qui se prononce comme la lettre C en anglais. Ceci représente une manière éventuelle de contrer subtilement la censure, cependant la phrase de GZA/Genius ne possède plus beaucoup d'intérêt si la subtilité échappe à l'auditeur. Le même type d'exercice de "décapitation" des mots sera fréquemment pratiqué pour obtenir des mots tels que 'pussy', 'peace' ou 'Allah'. Ces éléments composent une partie non négligeable de l'armada des astuces lyricales des membres du Wu. Sans que nous sachions exactement s'il s'agit de cynisme ou d'une marque de respect de la part du rappeur français Doc Gynéco, une chose est sûre on peut dire que sa prestation avec RZA sur Digital Bullet reflète parfaitement, en français, le style fou de certains membres émérites du groupe le flow en moins. GZA/Genius révèle en 1999 au magazine The Source en parlant de lui-même et de ses collègues "[..] bien souvent nous aimons retourner en arrière, récupérer des choses qu'on a dites et soit jouer un peu avec soit les redire telles quel. C'est une question d'affiliation." Il y a ainsi quelques passes d'arme microphoniques qui font mouche à tout les coups et que les MC's du Clan s'approprient et n'hésitent pas à ressortir à l'occasion dans un esprit démonstratif du transfert de technique qui s'opère au sein du collectif. Entre parenthèse il en va d'ailleurs de même avec le côté musical puisque RZA d'une part réutilise couramment des samples déjà employés qu'il juge certainement efficaces et représentatifs de l'école Wu-Tang à 100% et d'autre part (toujours dans cet esprit de flux des connaissances à l'intérieure du groupe) a enseigné ses techniques aux producteurs "seconds couteaux" du Clan comme 4th Disciple ou Mathematics. Disciples qui, il ne fait aucun doute, ont sus déchiffrer au moins en partie les combinaisons du maître.
La Voix Du Samouraï
En introduction au dictionnaire du Wu-Tang slang disponible en ligne sur le site http://www.wutangworld.com on peut lire "L'argot du Wu-Tang est basé sur des références à Shaolin et des métaphores variées", ainsi retrouvera-t-on logiquement l'image qui nous préoccupe dans le vocabulaire propre aux membres du groupe. Constatons tout d'abord comme les Wu-bangers considèrent l'argot en lui-même qu'ils dispensent dans leurs textes mortel et tranchant. Dans "Bring Da Ruckus", GZA/Genius en alerte l'auditeur ("Mon argot Wu-Tang est méchamment dangereux/Et plus mortel qu'un coup de hache"). Raekwon The Chef, plus subtile, plus ironique dans le morceau "Guillotine [Swordz]" de son classique premier album rap cette phase géniale : "Mate moi masser ton cerveau avec l'argot roi" en référence au titre du morceau. La métaphore de l'épée est la plus fréquemment employée par les rappeurs de Shaolin Island pour parler de leurs façon de rapper. Il s'agit d'avoir l'épée (a savoir le flow) la plus rapide ("The Faster Blade" titre d'un morceau du premier album de Ghostface Killah) et la plus aiguisée ("J'arrive tranchant comme une lame" dit GZA/Geni
us dans "Clan In Da Front", Inspectah Deck quant à lui promet qu'à l'écoute de ses couplets "Une épée tranchante va vous couper dans la longueur" dans "Da Mystery of Chessboxin'" tout deux sur 36 Chambers). En bref "l'épée doit rester impériale" dixit GZA/Genius dans son morceau "Shadoxboxin'". Cette métaphore est parfois traitée de façon fort précise comme le texte de GZA/Genius sur "Chamber Music" dans lequel il dit ceci : "Nos épées tournoient, brise fraîche, esprits aérés", ici l'épée et le léger souffle qu'elle provoque tournoyant dans les airs avant de frapper reflète de façon magnifique les voix de nos rappeurs envoyées dans le micro, amplifiés pour finalement être distribués on air et toucher le public. Entre parenthèses notons comme le phrasé de Method Man et plus particulièrement ce "problème de salive" dont il parle dans le track "Tical" (à la fin de chaque rime il ravale de façon bruyante et peu commune sa salive dans un grand S aspiré) rappel de manière pas forcément intentionnelle, dans un titre tel que "I Get My Thang In Action", le bruit de l'épée en mouvement. Cependant d'autres objets contondants sympathiques emplissent le barda lyrical des rappeurs du groupe afin que l'auditeur se rende compte du pouvoir de leurs weapon words. La hache, le couteau, ou encore le rasoir se verront représenter, de façon plus sporadique et moins élégante que l'épée, les prestations assassines du crew. Osons un parallèle entre la voix du rappeur et la composition du jazzman à l'aide de son instrument en notant que, comme le précise Christian Béthune dans son livre Le Rap, je cite "pour les musiciens de jazz, l'instrument prend le surnom peu amène de hache car il servait à "couper" l'autre dans ces joutes musicales qui se multiplièrent à l'âge classique et que l'on surnomme précisément cutting contests." Revenons-en à Ghostface Killah et remarquons que pour qu'opère totalement la magie, que ses assemblages de mots prennent vraiment forme à l'oreille de l'auditeur comme il le souhaite, il joue bien souvent de son flow sans temps mort comme d'un joint reliant étroitement les pièces du puzzle lyrical entre elles. Loin d'être mon
ocorde son débit se tend et se détend, se contorsionne, accueillant de plus en plus fréquemment des variations de tonalité improbables, chargées d'émotion et qui frappent l'auditeur après de serpentiformes arabesques. Il est devenu le perso du groupe maniant la fameuse liquid sword. Quelques uns des membres du groupe ont semble-t-il ainsi vus évoluer de façon considérable leurs flows. C'est le cas de Ghostface Killah mais aussi de RZA dont la scansion hachée et tranchante des débuts est devenue au fur et à mesure des années hélas plus ramollie et paresseuse. En écoutant successivement par exemple "Snakes" sorti en 1995 sur l'album d'Ol' Dirty Bastard puis le plus récent "La Rhumba" (et autres!) présent sur le deuxième album de Bobby Digital, on constate en effet qu'en 2001 RZA ne nous gratifie plus guère de ce flow aiguisé des premiers jours qui permis à Method Man de le présenter en ces termes dans 36 Chambers : "Et et, le RZA c'est le plus tranchant des enculés de tout le Clan. Il est toujours au point, lame de rasoir avec les beats, avec les rimes, avec n'importe quoi." Peut-on alors considérer le sample de Kung-Fu movie choisi par RZA lui-même en 1995 pour clore le titre "Duel Of The Iron Mic" de l'album de GZA/Genius Liquid Swords comme une lucide métaphore prophétique de ce que devrait devenir le groupe bien des années plus tard ? L'extrait dit ceci : "Au sommet de leur renommée et de leur gloire ils massacrèrent à tour de bras. Chaque combat en vain pour une ultime suprématie. Dans la passion et l'intensité de leurs combats, le véritable art qui les avaient conduit à de telles hauteurs était perdu, leurs techniques, volatilisées." S'appliquant parfaitement à l'évolution de flow du chef d'orchestre du Wu, cet extrait reflète plus encore la lente et désespérante déchéance de son style de production à l'écoute de trop des derniers tracks qu'il ai réalisé.
Cut Leader ?
Les "Be A Man", "Throw Your Flag Up" ou encore "Can't Loose" sur son dernier opus solo sont autant de titres dont les productions ont plus à voir avec le jeu de massacre (de samples) qu'avec l'attaque subtile touchant sa cible de façon imparable. Judicieusement sa BO du film de Jim Jarmush Ghost Dog, the way of the samuraï par exemple était imparable, enchaînant avec dextérité touches hautes (légèreté) et touches basses (massivité) grâce aux samples et aux beats choisis. Symptomatique de cette hésitation due aux interrogations que semble se poser RZA en garde à l'approche de ses découpes la construction du morceau "Hollow Bones" sur The W sortie en 2000. RZA sample une fois de plus une phrase issue d'un morceau de Soul au refrain. Mais voyez comment il décompose en trois parties l'extrait qu'il a choisi de sampler, le faisant évoluer un rien maladroitement d'un cran à chaque nouveau refrain. On a ici la nette impression que RZA tâtonne, ne sait plus s'il a encore envie de faire un nième refrain avec un sample de Soul ou s'il faudrait passer à autre chose (comme ces expériences digitales qu'il a inauguré avec son personnage Bobby Digital?). Avec les titres cités précédemment de l'album Digital Bullet qui succède à The W, RZA ne se pose même plus la question, il sacrifie purement et simplement sa technique d'entant. Toujours dans The W, la production de "Conditioner" dont la pirouette finale au premier abord réjouie ne fait que témoigner un peu plus du découpage devenu plus qu'approximatif de RZA. Non pas que l'instrumental constitué de tambours chinois soit une mauvaise idée, bien au contraire, mais celui-ci semble en totale déconnexion avec le début du morceau créant une rupture tellement surprenante qu'on ne voit pas comment elle a pu être préparée sérieusement par le chef d'orchestre du Wu. L'auditeur s'y laissera prendre une ou deux fois puis verra rapidement arriver le coup les fois suivantes, à l'inverse d'un morceau tel que "Rainy Dayz" où la construction, plus vicieuse, maquille bien mieux les plans d'attaque, la position des cuts. Ce qui a définitivement élevé "Rainy Dayz" au rang des plus grands titres de rap jamais exécutés c'est cette méthode ingénieuse et méticuleuse génératrice d'une harmonie bienvenue que l'on retrouve d'ailleurs dans toute production proposée par RZA durant l'âge d'or, l'état de grâce du Wu-Tang Clan. Force est donc de constater que certains de ses enchaînements sonores qu'il maîtrisait à tout les coups auparavant ne sont plus aussi réussis même s'il propose encore quelques combos intéressants comme pour "Protect Ya Neck (The Jump Off )." Ainsi, disséminés dans le cours de l'album, voisinants de grands moments musicaux, le caractère inquiétant de ces petits détails m'échappa lors des premières écoutes de l'album et justifie sans doute le scepticisme dont a fait preuve une partie des auditeurs à l'égard du contenu artistique de The W.
L'Esprit De Vos Cimeterres
Mais l'épée comme arme pratiquée dans le cadre des arts martiaux est avant tout une arme dont l'emploi par son maître doit être justifiée par une cause honorable et juste. Arme d'autodéfense pour les preux chevaliers elle reflétera bien durant plusieurs années les intentions des GZA/Genius et autres Method Man (qui dit dans l'interlude de 36 Chambers "On essaye de faire un business parallèle mec. On essaye pas de...t'vois c'que j'veux dire? S'affilier avec ces bouffons de A&R et tout ça") au microphone. C'est que ces neufs samouraïs sont prêts à en découdre avec la horde de bandits de l'industrie du disque pour défendre un territoire musical qui leur est cher et qu'ils considèrent comme menacé. C'est un Ghostface Killah frustré mais pas dépourvu de son second degré qui se déclare prêt à faire du vilain dans "Poisonous Darts", réaliser un tour de force au sein d'une des institution Hip-Hop des USA: "mal jugés aux The Source awards, l'année prochaine deux cent gars débarquent avec des épées là-bas." Revenons un peu sur cet aspect vengeur du premier texte de GZA/Genius avec le Clan sur "Protect Ya Neck" abordé précédemmen
t. Le fait que, quelques années plus tard, son album Liquid Swords soit conçu autour de samples/interludes empruntés à la série des Babycart confirme ce lien étroit d'intention entre certains rappeurs du Wu et certains personnages de films de sabre, sans compter les quelques piques lyricales supplémentaires envoyées à l'encontre de labels de disques par GZA/Genius notamment dans le morceau "Labels." En effet le personnage fictif de Babycart, très populaire au Japon (des mangas, des séries, des films ont étés réalisées autour de ce "héros"), est le bourreau décapiteur d'un Shogun condamné à errer avec son petit garçon sur les chemins terreux et peu sûrs du Japon médiéval et qui a pour unique quête de se venger de ses supérieurs, ceux pour qui il a travaillé, ceux qui ont tués sa femme et tentés de l'assassiner pour d'obscures raisons. Liquid Swords au niveau des textes est construit de la même façon que la trame narrative d'un épisode de Babycart. Le scénariste de celui-ci nous fait découvrir un rappeur (qui n'est autre que le scénariste lui-même!) totalement immergé dans la dure réalité du quotidien, porté par son désir de diss et de prouver que son style n'a pas d'égal à ceux d'en haut qui ont tentés de massacrer sa carrière artistique. De plus GZA/Genius le père fondateur (Ils étaient trois au départ, RZA, Ol' Dirty Bastard et lui, trois passionnés vite rejoints par les autres larons pour former le Wu-Tang Clan. Pour la petite histoire GZA/Genius aurait tout simplement apprit à RZA comment rapper puis RZA aurait appris à ODB) ne part pas seul dans son périple, il implique dans sa croisade (à la lisière entre le Bien et le Mal) RZA, Ol' Dirty Bastard, Ghostface Killah et pratiquement tout les autres membres du Clan. Mais si lors des joutes verbales les rappeurs du Wu égratignent au passage la concurrence c'est que l'épée est aussi pratiquée dans le cadre de jeux mortels lors de tournois où il appartient au plus fort de gagner. On pourra aisément la comparer à nombre d'interventions microphoniques des membres du Wu pleins d'ego-trip, de défit envers les concurrents de la game rap. Il faut être le meilleur et difficile de l'être si l'on en est pas persuadé, le manque de confiance en soit ne faisant pas de cadeau lors d'une battle. Il fut un temps où mieux valait éviter de trébucher (sur les mots), d'avoir le bras (de la platine) qui hésite si l'on voulait affronter les membres de la bande. "Imposteurs tranchés aux combats des mics/Je manie mes lames et coupe les clowns", tels étaient les premiers mots prononcés par GZA/Genius sur son album solo Liquid Swords. JM 2003 (RIP ODB)