mardi, janvier 24, 2006

Intimité violette

(notes sur "Une Femme Coréenne", Im Sang-Soo, 2004)

S'il on évoque le thème de la superbe des couleurs dans le cinéma asiatique de ces dernières années, on pense nécessairement à un européen qui a beaucoup œuvré pour des réalisateurs asiatiques. On pense en effet à Christopher Doyle, célèbre chef opérateur du hongkongais Wong Kar-Wai ainsi que du Chinois Zhang Yimou sur "Hero". Cependant, depuis "In The Mood For Love", une limite (la notion de limite artistique semble d'ailleurs poser problème au metteur en scène lui-même) à l'emploi des couleurs me parait avoir été franchie par Doyle. Elle devient esthétisante à l'excès, par exemple dans "In The Mood For Love" ne s'appliquant guère plus qu'à surligner le fétichisme vestimentaire exacerbé de Wong Kar-Wai. Tout ceci est certes très beau mais ne renferme que bien peu de sens. Si, pour nous changer un peu, nous allions faire un petit tour du côté de la Corée où (il s'en passe décidément des choses) Im Sang-Soo (et son directeur de la photo Kim Woo-Hyunh) utilise intelligemment, dans son film "Une Femme Coréenne" (2004), quelques couleurs de sa palette afin de faire passer quelque chose de l'histoire de ses personnages au spectateur ?

Il est une couleur qu'Im Sang-Soo utilise à merveille dans "Une Femme Coréenne", c'est le violet. Il faudrait parler d'autres coloris aussi subtilement présents dans le film (le vert notamment), mais voyons d'abord ce que peut suggérer le violet dans trois séquences choisies du film faisant appel à ce ton.

La première scène est une prise de vue extérieure. Une plongée de la caméra nous montre par une fenêtre ouverte le couple Young-jack et sa maîtresse se livrant sur un lit à des jeux érotiques. Crachats demandés en pleine figure, cunnilingus, ce lit est le lieu de tous les fantasmes assouvis par Young-jack et qui contrastent naturellement avec la platitude des relations sexuelles qu'il entretient avec sa femme dans le lit conjugal (cf scène deux). Le contraste est bien présent à l'image, saisissant. La percée de lumière blanche provenant de l'intérieur de la pièce où le couple se livre aux délices du sexe saute aux yeux en comparaison de la lumière mauve régnant à l'extérieur. Un peu plus tard dans le film, une possible signification est donnée à cette nuit au surprenant ton violet.

Dans la seconde séquence retenue, Young-jack et sa femme Ho-Jung sont filmés par au-dessus, allongés. Le mari dort paisiblement alors que sa femme s'ennuie visiblement et parait préoccupée. Elle se lèvera d'ailleurs en fin de scène. Couleur des draps et oreillers du lit du couple ? Violet bien sûr ! Im Sang-Soo remplit là le trou de lumière laissé par la fenêtre ouverte dans la séquence citée précédemment. D'où le coloris mauve extérieur censé rappeler le morne lit conjugal abandonné par le mari. Ce lit est substitué dans le rectangle (donc de même forme que le lit de la femme et de son mari) de la fenêtre par le lit où a lieu l'adultère.

Enfin, lorsque Ho-Jung se rend à l'hôpital pour reconnaître à la morgue son fils assassiné, on la voit traverser un long couloir. Pour ce plan Im Sang-Soo a très probablement recours à un filtre, le couloir étant baigné dans une lumière violette peu naturelle. Si le réalisateur utilise encore et pour la dernière fois ce coloris-là c'est qu'après ce moment tout va basculer dans le couple. La vérité sera faite au grand jour, s'en sera brutalement fini des mensonges entre époux, du lit conjugal et donc du violet.

Après ce "passage", le coloris du film passe définitivement au vert, en rappel de la séquence de la mort de l'enfant, évènement déclencheur du bouleversement total au sein du couple. JM

mardi, janvier 10, 2006

Drôles de truands


Un même rictus sur deux visages de criminels endurcis, l’un provenant du film noir américain de la fin des années 40, l’autre du film fantastique américain de la fin des années 80.

Il s'agit des personnages joués respectivement par Richard Widmark dans "Kiss Of Death (Le Carrefour De La Mort)" d'Henry Hathaway et par Jack Nicholson dans "Batman" de Tim Burton. Widmark, dont c'est un des tout premiers rôles, interprète le personnage de Tommy Udo, tueur déglingué prêt à précipiter dans les escaliers la mère tétraplégique d'un type qu'il doit éliminer. Nicholson, lui, est le diabolique Joker, anciennement Jack, gangster (élément de scénario non présent dans le Comics dont est tiré le film) et ennemi juré de Batman depuis que celui-ci l'a fait tomber dans une cuve d'acide. De cet accident, Jack a hérité d'un nouveau visage de couleur blanche et dont la bouche reste figée dans la position d'un large sourire inquiétant.


Les tueurs aux méthodes excentriques et vicieuses, aux attitudes lunatiques, ne manquent pas dans les deux genres où s'inscrivent ces films. Il n'est pas rare non plus de voir, comme dans "Batman" et "Kiss Of Death", les femmes faire les frais de ce genre de types caractériels (on se souvient de Lee Marvin défigurant Gloria Grahame dans "The Big Heat" suite à un accès de colère). Ce qui frappe chez ces deux personnages, c'est un trait de caractère commun qui est de perpétrer leurs forfaits (souvent d'une extrême violence) dans la "bonne humeur", voyant en ceux-ci quelque chose de comique, là où n'importe quel autre témoin n'éprouverait qu'un profond dégoût. L'amusement qu'ils semblent tous deux éprouver se lit sur les faciès des deux acteurs, dans ce méchant sourire fou accompagné d'un rire tonitruant toujours présent chez le Joker et apparaissant de façon impromptue chez Tommy Udo. Nul besoin de grand angle pour filmer ses personnages aux manières monstrueuses. Le dérèglement se lit plein cadre sur les visages en plan rapproché, sans qu'Hathaway ou Burton n'aient à ajouter d'effet supplémentaire de mise en scène. On peut sans peine faire se superposer le visage de Widmark avec celui, blanc comme un mime, propice aux projections, du Joker. Voir dans cette blancheur, non seulement le masque de Joker, personnage symbolique figurant sur les cartes de jeu (carte qui peut prendre la valeur que lui donne celui qui la possède), mais aussi la composante claire du noir et blanc, coloris standards des productions des années 40 dont fait partie "Kiss Of Death". Allié à des cheveux verts, une bouche rouge vif et des vêtements bariolés, quarante ans après le film d'Hathaway, le sourire sadique de Tom Udo semble revenir hanter les salles de cinéma sous l'impulsion de la démarche moderniste de Tim Burton.

Ces deux "drôles de truands" ont, par ailleurs, un rapport ténu à l'art. Le Joker se considère ouvertement comme un artiste et ses actes insensés comme autant de témoignages de son œuvre accomplie. Quant à Udo, c'est un amateur de jazz qui n'apparaît pas donner une quelconque importance artistique à ses crimes. Widmark avoue à Victor Mature son goût prononcé pour le jazz dans un night-club où ils passent la soirée ensemble. Un orchestre joue une mélodie endiablée derrière lui, il se retourne et reprend le rythme en claquant des doigts tout en fredonnant. L'orchestre semble jouer en improvisation (déduction faite de l'absence de partition devant les musiciens), il n'est pas interdit d'effectuer là un rapprochement avec l'attitude du criminel qui sans arrêt agit instinctivement et laisse monter une tension continue dans ses échanges avec ceux qui l'entoure - dans le même ordre d'esprit, on pense à la très belle scène, plus récente, dans le club de jazz du film "Collateral" et au dialogue qu'y prononce le tueur à gage joué par Tom Cruise - Revenons à notre Joker. Lui aussi se révèle être un féru de musique, celle-ci est même nécessaire à ses mises en scènes morbides comme dans la célèbre scène du Flugelheim Museum où il vandalise des peintures. Il se fait accompagner d'un morceau de Prince sortant des grosses enceintes d'une Boom Box qui le suit partout.

Le gimmick prononcé par le Joker à toute personne qu'il a l'intention d'assassiner ("Have you ever danced with the devil in the pale moonlight ?") est une invitation à la danse, à une valse mortelle dont le dernier mouvement est fatal : un "baiser de la mort". JM

jeudi, janvier 05, 2006

Mon Top 10 pour l'année 2005













1. (4/4) (2) "The World" /Jia Zhang-ke/Chine/2005
2. (4/4) "Three Times" /Hou Hsiao-Hsien/Taïwan/2005
3. (4/4) (2) "Le Petit Lieutenant" /X. Beauvois/France/2005
4. (3/4) "Last Days" /G. Van Sant/USA/2005
5. (3/4) "Les Amants Réguliers" /P. Garrel/France/2005
6. (3/4) (2) "Million Dollar Baby" /C. Eastwood/USA/2005
7. (3/4) "L'Autre Rive" /D. G. Green/USA/2005
8. (3/4) "L'Intrus" /C. Denis/France/2005
9. (3/4) "Le Château Ambulant" /H. Miyazaki/Japon/2005
10. (3/4) "Peindre Ou Faire L'Amour" /A. et J-M Larrieu/France/2005

puis dans le désordre :
(3/4) "Hitch, Journal D'un Séducteur" /A. Tennant/USA/2005

(2/4) "Les Invisibles" /T. Jousse/France/2005
(2/4) "Aviator" /M. Scorsese/USA/2005
(2/4) "Breaking News" /J. To/Hong Kong/2005
(2/4) (TV) "Chok Dee" /X. Durringer/France/2005
(2/4) "De Battre Mon Cœur C'Est Arrêté" /J. Audiard/France/2005
(2/4) "The Descent" /N. Marshall/Grande Bretagne/2005
(2/4) "Douches Froides" /A. Cordier/France/2005
(2/4) "Mr And Ms Smith" /D. Liman/USA/2005
(2/4) "The Taste Of Tea" /K. Ishii/Japon/2005
(2/4) "Match Point" /W. Allen/USA/2005
(2/4) "King Kong" /P. Jackson/USA/2005
(2/4) "Palais Royal" /V. Lemercier/France/2005

(1/4) "La Saveur De La Pastèque" /Tsai Ming Liang/Taïwan/2005
(1/4) "Broken Flowers" /J. Jarmush/USA/2005
(1/4) (TV) "Closer (Entre adultes consentants)" /M. Nichols/USA/2005
(1/4) "Dark Water" /W. Sales/USA/2005
(1/4) "La Guerre Des Mondes" /S. Spielberg/USA/2005
(1/4) "A History Of Violence" /D. Cronenberg/USA/2005
(1/4) (TV) "Crazy Kung-Fu" /S. Chow/Hong Kong/2005
(1/4) "Charlie Et La Chocolaterie" /T. Burton/USA/2005

(0/4) "The Island" /M. Bay/USA/2005
(0/4) "Kiss, Kiss, Bang, Bang" /S. Black/USA/2005
(0/4) "Mysterious Skin" /G. Araki/USA/2005
(0/4) "Sin City" /R. Rodriguez/USA/2005

Et vous ?!

mercredi, janvier 04, 2006

"King Kong"- Peter Jackson (USA)- 2005 (ma note : 2/4)

Cinéaste dans la brume

Peter Jackson associe à son histoire attendue de singe géant une possible discussion sur le cinéma en s'appuyant sur la position d'un cinéaste en particulier. Y a-t-il ici de quoi justifier la longueur du film ? Sans doute pas, mais est-ce au moins une idée assez sympathique pour occuper les spectateurs d'un film dont l'auteur semble désormais se cantonner aux fresques trop longues durées. En un certain nombre de scènes, Jackson dresse un portrait ambigu et peu flatteur d'un réalisateur américain coulé dans le moule hollywoodien (des années 30...et plus encore).

Un bateau est en partance pour une île ne figurant sur aucune carte. Un cinéaste, un scénariste, un couple d'acteurs sont dans le bateau. L'actrice (Naomi Watts) tombe à l'eau. Qui reste dans le bateau ? Personne. C'est ainsi que démarre la phase aventure de ce nouveau "King Kong". Le réalisateur (nommé Carl Denham) qui est à bord de l'embarcation, soucieux de redorer son blason auprès des nababs de studios, comptait bien réaliser sur cette île un film unique qui en foute plein la vue. La scène devenue classique du créateur martyr opposé aux grands décideurs financiers dans la salle de projection ne nous est pas épargnée en début de film. Ce qui est déjà légèrement plus original, c'est qu'après avoir prit parti pour Denham le paria, le spectateur découvre un cinéaste qui devient progressivement fort antipathique. En effet, poussé dans ses derniers retranchements, Denham se révèle être un redoutable menteur, hypocrite, égocentrique, opportuniste avec ceux qui l'entourent. Il finit au plus bas, "brûlant ce qu'il a adoré", pas à la télé (trop tôt), mais sur les planches de Broadway. Il sacrifie son film contre un grand spectacle d'attractions autour du singe maous star malgré lui rapatrié sur New York. Astucieux, Jackson pourrait avoir recyclé la scène de rencontre entre Denham et les patrons de studio. Il pourrait l'avoir proposée sur un mode métaphorique (au grand air) et mordant : plus tard dans le film, un troupeau de vieux dinosaures pourchasse, "passe sur" l'équipe de tournage, détruit tout sur son passage avant de s'écraser mollement au fond d'un ravin et ne former plus qu'un gros tas de chair inerte et flasque, punie d'avoir couru droit devant, comme avec des oeillères.

La scène centrale et la plus ambigu de cette étude d'un cinéaste en tournage est celle qui débute la seconde partie du film, celle se situant sur l'Île du Crâne. C'est la rencontre entre les indigènes qui y vivent et l'équipe de tournage. Cette scène se décompose en deux mouvements. Dans un premier temps, abjection, le cinéaste tente d'offrir une barre chocolatée à l'un des autochtones en bas âge afin de l'amadouer. Celui-ci au lieu d'accepter le chocolat lui mord la main. C'est le déclic qui provoque une vague de violence, on sort alors les fusils des caisses et commence l'extermination de la population locale. Extermination (car seuls quelques coups de fusils sont tirés mais ils provoquent illico la disparition dans la suite du film des êtres humains belliqueux qui vivaient là) qui se conclura un peu plus tard lorsqu'il faudra sauver l'actrice sacrifiée au grand gorille par les insulaires décidément emmerdeurs jusqu'au bout. Abjection encore devant l'attitude de ce réalisateur et son équipe qui se comportent en véritables colons conquérants. L'épisode, vu à travers le prisme d'une satire d'Hollywood (comme semble l'être l'ensemble du propos du réalisateur australien), rend Jackson discrètement cinglant à l'égare de certains de ses petits camarades réalisateurs prêt à traiter par le mépris, "sacrifier" un peuple ou un pays afin d'imposer leurs délires. Et c'est là l'important, pas seulement vis-à-vis de cinéastes des années 30 aujourd'hui disparus. Parmi les réalisateurs récents concernés, on pense notamment au Tony Scott de "Man on Fire" qui nous gratifiait l'an dernier de sa vision étriquée de la population Mexicaine : tous pourris. Dans ce "merdier", Denzel Washington était le nettoyeur américain. Celui qui, par les armes, était apte à faire la grande lessive. Le gâchis suprême (et le parallèle avec le Denham de "King Kong") étant que Scott, espérant probablement procurer un certain réalisme à son film, se payait le luxe d'un tournage dans les rues de Mexico. Réalisme recherché d'ailleurs totalement annihilé par un montage épileptique insupportable.

L'ambiguïté d'un tel discours critique (Est-il bien validé par Jackson ? C'est là la première ambiguïté !) réside dans le fait que celui-ci provienne d'un réalisateur qui, dans ses derniers films, a choisi de beaucoup miser sur les effets spéciaux (le triptyque "Le Seigneur Des Anneaux" ainsi que ce "King Kong"). Car l'emploi des effets spéciaux numériques, c'est aussi bien sûr, une façon de "faire disparaître l'humain et son territoire" du plan. Heureusement dans "King Kong", même si la surenchère numérique est totale, il y a encore de l'humanité à l'écran, et surtout "il nous en reste quelque chose" après la projection. Sur nos VHS usées de "Braindead" (1993), nous voyions une équipée d'aventuriers ramener de son périple un petit singe (la chose ressemblait plutôt à un gros rat) au sein d'un village. La sale bête, par ses morsures, engendrait alors un festival du gore, bains de sang, viscères à gogo et jets de membres humains en veux-tu en voilà. Le premier singe importé dans l'œuvre de Jackson poussait donc jusqu'à la limite du supportable la représentation de la constitution organique du corps humain, quand le second, par le biais de Carl Denham mais aussi de l'actrice Ann Darrow ou du scénariste Jack Driscoll qui le côtoient tous (l'équipage du bateau étant plutôt composé de simples "tronches de BD"), révèle les sentiments bons ou méchants, contradictoires, qui animent l'Homme.

Espérons qu'après avoir fait son petit tour des singes, Peter Jackson ne pense pas avoir totalement effectué le grand tour des Hommes. JM

"Ghost Dog, 'La Voie Du Samuraï'" - Jim Jarmush (USA) - 1999 (ma note : 3/4)

Délivrer des rêves

REGLE N°5. Rien n'est original. Empare-toi de tout ce qui regorge d'inspiration ou stimule ton imagination. Dévore sans compter vieux films et films nouveaux, musiques, livres, tableaux, photographies, poèmes, rêves, conversations entendues par hasard, architecture, ponts, signalétique urbaine, arbres, nuages, mouvements de l'eau, ombres et lumière. Ne choisis pour les voler que des choses qui parlent directement à ton cœur. Si tu agis de la sorte, ta création (et ton larcin) sera authentique. L'authenticité est inestimable ; l'originalité est une chimère. Et n'essaie pas de dissimuler tes emprunts - revendique-les si tel est ton désir. Quoi qu'il en soit, souviens-toi toujours de ce qu'a dit Jean-Luc Godard : "L'important n'est pas où on prend les choses - c'est jusqu'où on les mène." Jim Jarmush in "Quelques Règles D'Or".

Ghost Dog est un personnage imaginaire, issu de l'imagination d'un grand garçon (Jim Jarmush réalisateur/scénariste) qui se représente à l'écran sous les traits d'une petite fille (Perline). Voici un des éléments clé qui font tout le charme du film : narrateur et personnage narré se croisent (se lient même) à l'écran sans que l'un et l'autre ne semblent se rendre compte de la frontière virtuelle qui les sépare. Le contenu de la petite boîte rose que trimballe Perline avec elle, comme le cube bleuté de "Mulholland Drive", est le véritable moteur du mystère. Sauf qu'ici le réalisateur se permet d'exhiber explicitement le contenu de la boîte sans pour autant déflorer la part d'indéfini de son film.

Alors cette petite valise que contient-elle ? Des livres. Des livres dévorés (leur contenu ou même simplement leur esthétique extérieure), bien digérés et resservis en bribes par Perline dans son film mental. il faudrait voir évoluer le personnage joué à la perfection par Forest Whitaker comme on (Isaach De Bankolé dans le film) assiste médusé à la construction d'un bateau en bois sur le toit d'un immeuble. Un personnage fantaisie construit avec passion (et patience), entrelacé de fils (principes) conducteurs taillés dans le déjà solide matériau mental de Perline - agrégat matériel qu'on appellera sa culture personnelle.

La scène pivot du film est la première rencontre entre Ghost Dog et la fillette, dans le parc en dessous de chez elle. Les premiers pas de Perline dans sa fiction, la "confrontation" entre Ghost Dog et sa mère, le moment de prouver que c'est elle qui tire les ficelles de chacune des "créatures" présentes à l'écran. En témoigne ailleurs cette "pré-mort" qui se lit dès le début du film sur le visage comme le corps rigides du méchant chef mafieux magnifiquement désincarné qui réclame la mort de Ghost Dog. Quand il se fait tuer on ne sait pas s'il vit encore, quand il vit on ne sait pas s'il est déjà mort... C'est que Perline a scellée son destin, comme celui de Ghost Dog (lui aussi le moins expressif possible), dès sa première apparition à l'écran. Mais revenons à notre banc. Cette séquence est interrompue par la mère de Perline qui appelle sa fille (aucun plan sur la mère, juste sa voix). On peut se poser la question : où est Perline à cet instant précis ? Vraiment dehors sur un banc à discuter avec son nouvel ami ou, comme la séquence finale du film peut nous le laisser suggérer, est-elle simplement assise par terre dans la cuisine les yeux rivés sur son bouquin, la tête ailleurs, le cerveau en ébullition et en pleine création ? Les sources d'inspiration de Perline se multiplient de façon quasi inépuisable, qu'elles soient puisées de son "réel quotidien" : les rappeurs du parc, le glacier... ou de la fiction : les dessin animés, les livres, les films... dans un grand assemblage naïf : mafieux vouant un culte aux rappeurs, tueur qui roule en voiture volée fenêtres ouvertes et sono à fond comme dans un clip de rap, gangsters italiens se regroupant dans l'arrière boutique d'un restaurant asiatique... Lorsque Ghost Dog tue dans une ruelle un des associés de son protecteur venu pour l'abattre, à la fin de la séquence il jette son flingue ayant servi parterre. Voici un petit détail qui n'est pas sans rappeler une discussion de Jim Jarmush (jouant son propre rôle) parlant des films asiatiques (qui l'ont inspiré pour réaliser "Ghost Dog", notamment par des allusions insistantes à "La Marque Du Tueur" du japonais Seijun Suzuki) dans le "Brooklyn Boogie" de Wayne Wang. Si Perline est la mère, Jim Jarmush est donc bien le père. Et comme avec le père les choses sérieuses commencent, on dira donc volontiers qu'avec ce film le cinéaste confirme sa position "post moderniste" au sein du cinéma.

RZA, qui fait une courte apparition, celle (l'apparition) fantasmé par un(e) fan, signe aussi et surtout la BO du film. Un choix judicieux du fait non seulement du talent indéniable du chef d'orchestre du Wu-Tang mais aussi de ce que lui et son groupe représentent : une fusion d'"images" fortes issues d'univers totalement différents (mafia, comics, films de Kung Fu, afrocentrisme... Déjà dans le clip-foutoire du morceau 'Heaven & Hell' de Raekwon The Chef (1995) on captait le résultat visuel possible d'un tel mélange) corroborant les thèmes principaux du film. Un prolongement musical impeccable à ce melting-pot visuel imaginatif. RZA alterne le lourd et le léger, le terrien et l'aérien pour représenter cet univers imagé entre rêve et réalité dans lequel navigue le spectateur. Où l'environnement sonore de l'assassinat du mafieux fan de Public Enemy par Ghost Dog, simplement composé d'un bourdonnement de saxophone comme ultime clin d'oeil à la ruche des fameuses "abeilles tueuses (Killa Beez)" verbales du Wu-Tang Clan.

Voici ce que représente "Ghost Dog, La Voie Du Samouraï" avant tout : un hymne à ces armes prodigieuses que sont le savoir et la sagesse (knowledge & wisdom). Ghost Dog nettoyant seul son arme dans son réduit, Perline fourbissant les sienne assise parterre chez elle, armée de livres. Chacun sa valise, chacune son contenu. Et celle de Perline est finalement celle que l'on retiendra, car son contenu opère sur son personnage Ghost Dog au contraire du contenu de celle du black samouraï. En effet, dans les mains de Perline le pistolet reste inopérant comme en atteste l'issue du duel final, aveu de la part de Jarmush de la parfaite virtualité du spectacle qu'il vient de nous délivrer. JM


LAME DU RAP

L'Art De Trancher
Le découpage-assemblage musical du rap remonte à ses origines. Les instigateurs de cette conception musicale sont les DJ's qui, afin d'insuffler une ambiance soutenue au sein des soirées qu'ils animent, jonglent de façon virtuose avec les breaks de leurs disques vinyles favoris aux platines. Cette succession d'échantillons sonores provenant de divers morceaux musicaux préexistants forme le mix. Mixer pour le DJ, c'est construire un puzzle dont les pièces sont des bribes musicales préalablement découpées (on parlera de cut) dans le matériau universel, sans âge bref illimité que représente la Musique. Si, au fur et à mesure qu'augmente le nombre au compteur des années d'existence du rap, le DJ et ses mixs précurseurs ont étés fort injustement bannis d'une partie conséquente des productions c'est que le sampler est passé par là. Aujourd'hui dans le rap l'artiste-compositeur (qu'on préférera désormais appeler producer plutôt que DJ) est un peu dans la situation où se trouve le chef en bâtiment pour réaliser la façade en pierre d'un édifice : choisir une taille de la pierre manuelle ou à la machine. Quoi qu'il en soit l'élaboration de l'instrumental rap, à quelques exceptions prêts, est engendrée par ce ciselage qui le caractérise. Mais, indépendamment de la forme de sa construction musicale, un rap peut aussi se révéler être pour le MC qui accompagne son DJ ou son producteur un formidable exercice de découpe oratoire. La construction d'un texte (parfois improvisée en freestyle) ou le flow d'un rappeur sont des éléments qui contribuent dans certains cas à faire se rejoindre la forme de ce que le MC fournit au micro et ce que le concepteur musical entreprend à l'aide de son sampler ou de ses platines. Des instrumentaux issus de découpages, de sections, des flows souvent tranchants, hachés…la première image qui viennent donc à l'esprit pour représenter une part importante de la musique rap est celle de l'épée et de sa lame. Ce genre d'épée virevoltante dans les mains de célèbres acteurs experts en arts martiaux des wu xia pian (films de sabres en chinois) d'autrefois, causant des dommages sans précédent sur ceux qui osent chercher noises à son maître sans en être à la hauteur. Magnifiée de différentes manières par le célèbre collectif new-yorkais Wu-Tang Clan, il me semblait amusant de revenir plus en détail sur cette métaphore en s'appuyant sur l'œuvre passée du groupe.

Protect Ya Neck
Même si GZA/Genius futur des neuf membres du crew sort en 1991 son premier album solo "Words From The Genius" et RZA un titre intitulé 'We Love You Rakeem' (Prince Rakeem étant le premier surnom du futur chef d'orchestre du Wu), on peut estimer que la première vraie apparition sur wax du groupe Wu-Tang Clan date de 1993 avec le single bien (re)nommé 'Protect Ya Neck'. Cette invitation pour l'auditeur à "protéger son cou" est bien entendue justifiée par le contenu du morceau, en effet rarement rap aura été plus offensif et tranchant que cette gemme brut de décoffrage. Inspectah Deck démarre la chanson et son couplet en comparant son style au micro avec la dextérité du boxeur Joe Frazier sur le ring et GZA/Genius finira avec un couplet vengeur et rageur envers les maisons de disques dévouées au démon du chiffre des ventes et plus particulièrement Cold Chillin' Records avec qui il resta en très mauvais terme après la sortie de son premier solo. Entre temps Ghostface Killah aura eu le temps de lâcher un "Dingue de flingues, si le rap en était un, ça serais ta fin" mais retenons bien surtout cet esprit de vengeance qui règne dans le couplet de GZA/Genius car ce sentiment est aussi le moteur poussant plus d'un héros de wu xia pian à passer à l'action en dégainant son sabre. Les comparaisons de leurs raps à des armes ou à une force physique supérieure, les autres membres du groupe ne s'en privent pas dans 'Protect Your Neck' mais la lame ne semble pas encore être l'arme de prédilection dans le contenu de leurs couplets. Et pourtant l'avertissement du titre scandé au "refrain" par RZA est plein de sous-entendus, par ailleurs le sabre orne déjà la sobre pochette du vinyl au côté de l'épais livre qu'on imagine aux pages immaculées prêtes à accueillir les futurs chapitres de la saga des faits d'arme du Wu-Tang, enfin des samples de bruits de combats à l'épée coupés dans quelques films d'arts martiaux introduisent et closent le morceau. Ces derniers permettront à l'avenir de définir au moins une part de la technique, du style musical de RZA. Il n'est point anecdotique de parler du clip vidéo qui a accompagné 'Protect Ya Neck' ici. Coupage/collage de séquences enregistrées à la caméra de studio plutôt propres et de prises à la va-vite dégueulasses au caméscope, la vidéo est donc dans un premier temps abordée par le Wu de manière similaire à la musique rap. L'histoire est en marche...

Tailles Dans Les Phases
C'est fréquemment que Raekwon The Chef ou Ghostface Killah rappellent dans les interviews accordées à divers magazines l'importance de leur contribution à l'évolution de l'argot dans le rap. Or si Ghostface Killah est à l'origine d'une grande quantité de termes d'argot il a surtout une façon bien à lui de concevoir certains de ses texte. Il explique dans une interview au magazine américain XXL, qu'il "se fout pas mal de savoir si l'auditeur comprends de quoi il parle", considérant que sa façon d'écrire est je cite "un art" en comparant joliment la construction de ses lyrics à la création de graffs, et déclarant que "quand on voit une peinture murale ça paraît dingue parce qu'on ne sait pas ce que l'artiste pensait en la faisant, mais l'artiste, lui, sait ce qu'il représente". Le rap pour Ghostface Killah relève en fait bien souvent au micro d'un exercice de découpage puis de collage qui atteint parfois des sommets (comme ses prestations sur 'Holocaust' ou 'Tha Game'). D'abord dans l'invention de nouveaux mots d'argot, coupés/collés de mots d'anglais standard puis en "dézoomant" dans l'agencement des mots au sein des phrases bouleversant souvent le découpage grammatical classique. Voici quelques extraits des morceaux cités précédemment en version originale puis traduits littéralement: "Eh yo, the beat terminal, exquisite young coolie high production/Caught up in the hollow-head suction/Ten pogo sticks, two black-belts that break bricks/Diet coke meetin with the rich/I'm faithfully married to rap/We've been engaged for twelve years/Tyson bite Holyfield ear/We love the sport, look out your window [..]//Eh yo, le beat terminal, exquise production de jeune coolie défoncé/Entraîné dans l'aspiration de la tête creusée/Dix échasses à ressort, deux ceintures noires cassant des briques/Coke de diète rencontrant le riche/Je suis loyalement marié au rap/Fiancés depuis douze années/Tyson mord l'oreille d'Holyfield/On aime le sport, regarde à ta fenêtre [..]", "[..] Crashed domes now perform excellence/Words with the President, brunch with Yeltsin/Gorbachev under Meth's nuts, he out in Belgium/Six and a half monkeys, twelve nazis/Four disappear, three eight two, one flash to thin hair/God's replica, no wheel drive, motionless, mind cresica/Tilt the hat like Esther [..]//[..] Explose les crânes par l'excellence de la performance/Discussions avec le Président, brunch avec Yeltsin/Gorbachev sous les couilles de Meth, il est de sortie en Belgique/Six singes et demi, douzes nazis/Quatre disparaît, trois huit deux, un flash pour perdre ses cheveux/Reproduction de God, caisse sans roue, immobile, esprit /Incline le chapeau comme Esther [..]." Pour l'anecdote lorsque un journaliste un peu plus curieux que les autres interrogea Ghostface Killah sur la signification du passage avec les "six singes et demi", celui-ci fut incapable de se rappeler la raison pour laquelle il écrivit ces rimes visiblement composées dans l'instant. Toutefois en ce qui concerne d'autres passages, quelques réflexions peuvent apporter résultats... Rapper un assemblage de mots formant un tout (par une signification métaphorique ou juste parce que ceux-ci "sonnent bien" ensembles) comme le producteur avec son ordinateur ou sa platine rassemble les phrases musicales et échantillons sonores divers aboutissants à la construction d'un instrumental. Il y a par ailleurs, mais on retrouve ceci chez bien des membres du groupe, un codage dans certains textes lié aux Supreme Mathematics enseignés par la Nation Of Gods & Earths ramification de la Nation Of Islam. Voici quelque clés qui peuvent sembler fastidieuses sur le fonctionnement des Supreme Mathematics : à partir de l'alphabet (0=Cercle 1=Savoir 2=Sagesse 3=Compréhension 4=Culture 5=Pouvoir 6=Egalité 7=Dieu 8=Fondation 9=Naissance) un chiffre dans une phase pourra signifier un mot ("One" titre d'un morceau de Supreme Clientele dans lequel un sample répète inlassablement le mot au fur et à mesure que Ghostface Killah rap) et, plus complexe, une série de mots de l'alphabet pourra signifier un nombre formé par les chiffres qui sont liés à la série de mots, nombre qu'on pourra parfois associer à un nouveau mot (par exemple au refrain du titre "Samuraï Showdown" dans la BO de Ghost Dog, RZA rap "Yo, it's born-born, young Lord, raise your swords", born=9-born=9: ce qui signifie "nous sommes en 1999, jeune Lord, lèves ton épée"). Il y a enfin, et c'est là un tranchage microscopique, un petit jeu d'écriture assez répandu du côté de Shaolin qui consiste a rapper des enchaînements de mots possédant un double sens selon si on prends les mots à la suite ou si on découpe la première lettre de chaque mot et qu'on colle ces nouvelles lettres ensembles pour former un nouveau mot. Exemple dans "Living In The World Today" (Liquid Swords) où GZA/Genius rap "Father U C King the police". 'Father U C King' est une façon originale de dire le mot 'fuck', en effet si on découpe la première lettre de Father, le U, le C plus la première lettre de King on voit apparaître le mot 'fuck'. Notons que cette phrase est déjà "trafiquée" à la base, le 'U' remplaçant le 'You' de l'anglais traditionnel et le 'C' étant mit à la place du mot 'see' (voir) qui se prononce comme la lettre C en anglais. Ceci représente une manière éventuelle de contrer subtilement la censure, cependant la phrase de GZA/Genius ne possède plus beaucoup d'intérêt si la subtilité échappe à l'auditeur. Le même type d'exercice de "décapitation" des mots sera fréquemment pratiqué pour obtenir des mots tels que 'pussy', 'peace' ou 'Allah'. Ces éléments composent une partie non négligeable de l'armada des astuces lyricales des membres du Wu. Sans que nous sachions exactement s'il s'agit de cynisme ou d'une marque de respect de la part du rappeur français Doc Gynéco, une chose est sûre on peut dire que sa prestation avec RZA sur Digital Bullet reflète parfaitement, en français, le style fou de certains membres émérites du groupe le flow en moins. GZA/Genius révèle en 1999 au magazine The Source en parlant de lui-même et de ses collègues "[..] bien souvent nous aimons retourner en arrière, récupérer des choses qu'on a dites et soit jouer un peu avec soit les redire telles quel. C'est une question d'affiliation." Il y a ainsi quelques passes d'arme microphoniques qui font mouche à tout les coups et que les MC's du Clan s'approprient et n'hésitent pas à ressortir à l'occasion dans un esprit démonstratif du transfert de technique qui s'opère au sein du collectif. Entre parenthèse il en va d'ailleurs de même avec le côté musical puisque RZA d'une part réutilise couramment des samples déjà employés qu'il juge certainement efficaces et représentatifs de l'école Wu-Tang à 100% et d'autre part (toujours dans cet esprit de flux des connaissances à l'intérieure du groupe) a enseigné ses techniques aux producteurs "seconds couteaux" du Clan comme 4th Disciple ou Mathematics. Disciples qui, il ne fait aucun doute, ont sus déchiffrer au moins en partie les combinaisons du maître.

La Voix Du Samouraï
En introduction au dictionnaire du Wu-Tang slang disponible en ligne sur le site http://www.wutangworld.com on peut lire "L'argot du Wu-Tang est basé sur des références à Shaolin et des métaphores variées", ainsi retrouvera-t-on logiquement l'image qui nous préoccupe dans le vocabulaire propre aux membres du groupe. Constatons tout d'abord comme les Wu-bangers considèrent l'argot en lui-même qu'ils dispensent dans leurs textes mortel et tranchant. Dans "Bring Da Ruckus", GZA/Genius en alerte l'auditeur ("Mon argot Wu-Tang est méchamment dangereux/Et plus mortel qu'un coup de hache"). Raekwon The Chef, plus subtile, plus ironique dans le morceau "Guillotine [Swordz]" de son classique premier album rap cette phase géniale : "Mate moi masser ton cerveau avec l'argot roi" en référence au titre du morceau. La métaphore de l'épée est la plus fréquemment employée par les rappeurs de Shaolin Island pour parler de leurs façon de rapper. Il s'agit d'avoir l'épée (a savoir le flow) la plus rapide ("The Faster Blade" titre d'un morceau du premier album de Ghostface Killah) et la plus aiguisée ("J'arrive tranchant comme une lame" dit GZA/Genius dans "Clan In Da Front", Inspectah Deck quant à lui promet qu'à l'écoute de ses couplets "Une épée tranchante va vous couper dans la longueur" dans "Da Mystery of Chessboxin'" tout deux sur 36 Chambers). En bref "l'épée doit rester impériale" dixit GZA/Genius dans son morceau "Shadoxboxin'". Cette métaphore est parfois traitée de façon fort précise comme le texte de GZA/Genius sur "Chamber Music" dans lequel il dit ceci : "Nos épées tournoient, brise fraîche, esprits aérés", ici l'épée et le léger souffle qu'elle provoque tournoyant dans les airs avant de frapper reflète de façon magnifique les voix de nos rappeurs envoyées dans le micro, amplifiés pour finalement être distribués on air et toucher le public. Entre parenthèses notons comme le phrasé de Method Man et plus particulièrement ce "problème de salive" dont il parle dans le track "Tical" (à la fin de chaque rime il ravale de façon bruyante et peu commune sa salive dans un grand S aspiré) rappel de manière pas forcément intentionnelle, dans un titre tel que "I Get My Thang In Action", le bruit de l'épée en mouvement. Cependant d'autres objets contondants sympathiques emplissent le barda lyrical des rappeurs du groupe afin que l'auditeur se rende compte du pouvoir de leurs weapon words. La hache, le couteau, ou encore le rasoir se verront représenter, de façon plus sporadique et moins élégante que l'épée, les prestations assassines du crew. Osons un parallèle entre la voix du rappeur et la composition du jazzman à l'aide de son instrument en notant que, comme le précise Christian Béthune dans son livre Le Rap, je cite "pour les musiciens de jazz, l'instrument prend le surnom peu amène de hache car il servait à "couper" l'autre dans ces joutes musicales qui se multiplièrent à l'âge classique et que l'on surnomme précisément cutting contests." Revenons-en à Ghostface Killah et remarquons que pour qu'opère totalement la magie, que ses assemblages de mots prennent vraiment forme à l'oreille de l'auditeur comme il le souhaite, il joue bien souvent de son flow sans temps mort comme d'un joint reliant étroitement les pièces du puzzle lyrical entre elles. Loin d'être monocorde son débit se tend et se détend, se contorsionne, accueillant de plus en plus fréquemment des variations de tonalité improbables, chargées d'émotion et qui frappent l'auditeur après de serpentiformes arabesques. Il est devenu le perso du groupe maniant la fameuse liquid sword. Quelques uns des membres du groupe ont semble-t-il ainsi vus évoluer de façon considérable leurs flows. C'est le cas de Ghostface Killah mais aussi de RZA dont la scansion hachée et tranchante des débuts est devenue au fur et à mesure des années hélas plus ramollie et paresseuse. En écoutant successivement par exemple "Snakes" sorti en 1995 sur l'album d'Ol' Dirty Bastard puis le plus récent "La Rhumba" (et autres!) présent sur le deuxième album de Bobby Digital, on constate en effet qu'en 2001 RZA ne nous gratifie plus guère de ce flow aiguisé des premiers jours qui permis à Method Man de le présenter en ces termes dans 36 Chambers : "Et et, le RZA c'est le plus tranchant des enculés de tout le Clan. Il est toujours au point, lame de rasoir avec les beats, avec les rimes, avec n'importe quoi." Peut-on alors considérer le sample de Kung-Fu movie choisi par RZA lui-même en 1995 pour clore le titre "Duel Of The Iron Mic" de l'album de GZA/Genius Liquid Swords comme une lucide métaphore prophétique de ce que devrait devenir le groupe bien des années plus tard ? L'extrait dit ceci : "Au sommet de leur renommée et de leur gloire ils massacrèrent à tour de bras. Chaque combat en vain pour une ultime suprématie. Dans la passion et l'intensité de leurs combats, le véritable art qui les avaient conduit à de telles hauteurs était perdu, leurs techniques, volatilisées." S'appliquant parfaitement à l'évolution de flow du chef d'orchestre du Wu, cet extrait reflète plus encore la lente et désespérante déchéance de son style de production à l'écoute de trop des derniers tracks qu'il ai réalisé.

Cut Leader ?
Les "Be A Man", "Throw Your Flag Up" ou encore "Can't Loose" sur son dernier opus solo sont autant de titres dont les productions ont plus à voir avec le jeu de massacre (de samples) qu'avec l'attaque subtile touchant sa cible de façon imparable. Judicieusement sa BO du film de Jim Jarmush Ghost Dog, the way of the samuraï par exemple était imparable, enchaînant avec dextérité touches hautes (légèreté) et touches basses (massivité) grâce aux samples et aux beats choisis. Symptomatique de cette hésitation due aux interrogations que semble se poser RZA en garde à l'approche de ses découpes la construction du morceau "Hollow Bones" sur The W sortie en 2000. RZA sample une fois de plus une phrase issue d'un morceau de Soul au refrain. Mais voyez comment il décompose en trois parties l'extrait qu'il a choisi de sampler, le faisant évoluer un rien maladroitement d'un cran à chaque nouveau refrain. On a ici la nette impression que RZA tâtonne, ne sait plus s'il a encore envie de faire un nième refrain avec un sample de Soul ou s'il faudrait passer à autre chose (comme ces expériences digitales qu'il a inauguré avec son personnage Bobby Digital?). Avec les titres cités précédemment de l'album Digital Bullet qui succède à The W, RZA ne se pose même plus la question, il sacrifie purement et simplement sa technique d'entant. Toujours dans The W, la production de "Conditioner" dont la pirouette finale au premier abord réjouie ne fait que témoigner un peu plus du découpage devenu plus qu'approximatif de RZA. Non pas que l'instrumental constitué de tambours chinois soit une mauvaise idée, bien au contraire, mais celui-ci semble en totale déconnexion avec le début du morceau créant une rupture tellement surprenante qu'on ne voit pas comment elle a pu être préparée sérieusement par le chef d'orchestre du Wu. L'auditeur s'y laissera prendre une ou deux fois puis verra rapidement arriver le coup les fois suivantes, à l'inverse d'un morceau tel que "Rainy Dayz" où la construction, plus vicieuse, maquille bien mieux les plans d'attaque, la position des cuts. Ce qui a définitivement élevé "Rainy Dayz" au rang des plus grands titres de rap jamais exécutés c'est cette méthode ingénieuse et méticuleuse génératrice d'une harmonie bienvenue que l'on retrouve d'ailleurs dans toute production proposée par RZA durant l'âge d'or, l'état de grâce du Wu-Tang Clan. Force est donc de constater que certains de ses enchaînements sonores qu'il maîtrisait à tout les coups auparavant ne sont plus aussi réussis même s'il propose encore quelques combos intéressants comme pour "Protect Ya Neck (The Jump Off )." Ainsi, disséminés dans le cours de l'album, voisinants de grands moments musicaux, le caractère inquiétant de ces petits détails m'échappa lors des premières écoutes de l'album et justifie sans doute le scepticisme dont a fait preuve une partie des auditeurs à l'égard du contenu artistique de The W.

L'Esprit De Vos Cimeterres
Mais l'épée comme arme pratiquée dans le cadre des arts martiaux est avant tout une arme dont l'emploi par son maître doit être justifiée par une cause honorable et juste. Arme d'autodéfense pour les preux chevaliers elle reflétera bien durant plusieurs années les intentions des GZA/Genius et autres Method Man (qui dit dans l'interlude de 36 Chambers "On essaye de faire un business parallèle mec. On essaye pas de...t'vois c'que j'veux dire? S'affilier avec ces bouffons de A&R et tout ça") au microphone. C'est que ces neufs samouraïs sont prêts à en découdre avec la horde de bandits de l'industrie du disque pour défendre un territoire musical qui leur est cher et qu'ils considèrent comme menacé. C'est un Ghostface Killah frustré mais pas dépourvu de son second degré qui se déclare prêt à faire du vilain dans "Poisonous Darts", réaliser un tour de force au sein d'une des institution Hip-Hop des USA: "mal jugés aux The Source awards, l'année prochaine deux cent gars débarquent avec des épées là-bas." Revenons un peu sur cet aspect vengeur du premier texte de GZA/Genius avec le Clan sur "Protect Ya Neck" abordé précédemment. Le fait que, quelques années plus tard, son album Liquid Swords soit conçu autour de samples/interludes empruntés à la série des Babycart confirme ce lien étroit d'intention entre certains rappeurs du Wu et certains personnages de films de sabre, sans compter les quelques piques lyricales supplémentaires envoyées à l'encontre de labels de disques par GZA/Genius notamment dans le morceau "Labels." En effet le personnage fictif de Babycart, très populaire au Japon (des mangas, des séries, des films ont étés réalisées autour de ce "héros"), est le bourreau décapiteur d'un Shogun condamné à errer avec son petit garçon sur les chemins terreux et peu sûrs du Japon médiéval et qui a pour unique quête de se venger de ses supérieurs, ceux pour qui il a travaillé, ceux qui ont tués sa femme et tentés de l'assassiner pour d'obscures raisons. Liquid Swords au niveau des textes est construit de la même façon que la trame narrative d'un épisode de Babycart. Le scénariste de celui-ci nous fait découvrir un rappeur (qui n'est autre que le scénariste lui-même!) totalement immergé dans la dure réalité du quotidien, porté par son désir de diss et de prouver que son style n'a pas d'égal à ceux d'en haut qui ont tentés de massacrer sa carrière artistique. De plus GZA/Genius le père fondateur (Ils étaient trois au départ, RZA, Ol' Dirty Bastard et lui, trois passionnés vite rejoints par les autres larons pour former le Wu-Tang Clan. Pour la petite histoire GZA/Genius aurait tout simplement apprit à RZA comment rapper puis RZA aurait appris à ODB) ne part pas seul dans son périple, il implique dans sa croisade (à la lisière entre le Bien et le Mal) RZA, Ol' Dirty Bastard, Ghostface Killah et pratiquement tout les autres membres du Clan. Mais si lors des joutes verbales les rappeurs du Wu égratignent au passage la concurrence c'est que l'épée est aussi pratiquée dans le cadre de jeux mortels lors de tournois où il appartient au plus fort de gagner. On pourra aisément la comparer à nombre d'interventions microphoniques des membres du Wu pleins d'ego-trip, de défit envers les concurrents de la game rap. Il faut être le meilleur et difficile de l'être si l'on en est pas persuadé, le manque de confiance en soit ne faisant pas de cadeau lors d'une battle. Il fut un temps où mieux valait éviter de trébucher (sur les mots), d'avoir le bras (de la platine) qui hésite si l'on voulait affronter les membres de la bande. "Imposteurs tranchés aux combats des mics/Je manie mes lames et coupe les clowns", tels étaient les premiers mots prononcés par GZA/Genius sur son album solo Liquid Swords. JM
2003 (RIP ODB)

La première rubrique (qui sera mise à jour progressivement) parle de cinéma...et d'argot !

Non, non nous n'allons pas parler des fameux "bons mots franchouillards de Michel Audiard" ici mais plutôt d'une pratique américaine (propre au "milieu Hip-Hop") assez courante qui consiste à détourner des termes provenant du cinéma (aussi bien des titres de films, que des noms d'acteurs ou encore des noms de personnages de films) pour en faire des mots d'argot. Voici donc quelques mots qui ont fait l'objet d'un détournement avec explication ainsi qu'une citation pour replacer ces mots dans un contexte (celui du rap américain).

swayze - v. Disparaître, s'en aller subitement. A l'origine, le nom de l'acteur Patrick Swayze. La signification provient d'un autre mot d'argot, "ghost", qui veut dire la même chose. Notion de disparition rapide et subite comme celle d'un fantôme. C'est grâce à son rôle (de fantôme) qu'il tient dans le film "Ghost" (1990) que Patrick Swayze voit son nom immortalisé par l'argot. Notons au passage que le célèbre petit fantôme Casper a, lui aussi et pour la même raison, le privilège de voir son nom employé dans un second sens !
Citation : ""Slow down baby"/He said : "What, you trying to play me ? You must be crazy !"/ Pulled out the heat and almost blazed me/Then he was Swayze, the shot must of dazed me/Thug's selling drug, busting slugs, but he ain't crazy"--Mobb Deep feat. Raekwon, Ghostface Killah & Big Noyd(Right Back At You[1995])

bogart - v. Gagner du temps, détourner l'attention. Ce terme provient de l'attitude qu'avait l'acteur Humphrey Bogart dans les films de détourner l'attention de l'ennemi en faisant semblant d'allumer une cigarette avant de l'attaquer aux poings par surprise.
Citation : "Two point-blank, a motherfucker's sure to die/That's my word, nigga even try to bogart/Have his mother singing "It's so hard...""--Notorious B.I.G.(Gimme The Loot[1994])

jason - n. Un couteau. La signification provient du film d'épouvante "Vendredi 13" (1980) dans lequel un psychopathe qui s'appelle Jason tue ses victimes au couteau.
Citation : "In a dirty place he lay in a gray basement/Shaking his scabs, crack bag, stabbed up four times, strong with a long rusty Jason"--U-God(Night The City Cried[1999])